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  • Anaïs Roux

Épisode 20 | Celui où on parlait de la créativité



Bonjour à tous ! J’espère que vous allez bien. Aujourd’hui, on va parler de la créativité. Cet épisode est un peu spécial puisque c’est un épisode que j’aimerais dédicacer à ma maman. Ma mère est passionnée par le sujet de la créativité et de l’innovation. Elle fait d’ailleurs partie d’une association qui s’appelle CréaCentre et qui vise à développer la créativité de chacun. Donc autant vous dire que j’ai la pression de fou pour cet épisode. Donc voilà, maman, si tu m’écoutes, j’espère que cet épisode te plaira.


Alors, commençons par la base de la base. La créativité c’est quoi ?


La créativité est beaucoup plus que la création artistique comme la peinture, le dessin, la danse etc. La créativité peut être dans la finance, dans la science, dans la gestion de projet. Elle est présente dans tout ce que l’humain touche. Par définition, la créativité est la capacité à produire un travail original, novateur et inattendu, mais aussi pertinent, approprié, utile. La pensée créative c’est sortir des sentiers battus pour développer des idées et comportements nouveaux. Et pour ça, votre cerveau va analyser toutes les informations de l’externe qu’il perçoit, les combiner entre elles, les plier, les casser et les confronter à toutes les autres informations qu’ils possèdent déjà : nos souvenirs, nos pensées, nos émotions. Dès lors, elle repose sur des processus cognitifs dits « de haut niveau » ou « exécutifs » comme la mémoire de travail, l'attention, la flexibilité mentale mais aussi la pensée abstraite. La créativité n’est pas créer quelque chose à partir de rien, mais déformer, combiner, mixer, ce qui existe déjà.


La créativité humaine est quelque chose d’incroyable. C’est grâce à elle que notre société évolue sans cesse. On développe, on améliore, on crée. C’est en même temps quelque chose de fondamental à notre espèce et d’unique, mais aussi quelque chose de très personnel pour chaque individu.


D’où vient cette capacité humaine unique ? Quels processus neuronaux rendent possibles l’émergence de nouvelles idées ? Comment pouvons-nous tous développer cette capacité incroyable ?

La créativité étant un vaste sujet, aujourd’hui je vais m’atteler à trois choses :

1/ démanteler le mythe que la créativité vient du cerveau droit, 2/ montrer comment naît une idée dans le cerveau et 3/ vous prouvez que la créativité s’apprend et peut tout à fait se développer dans le cerveau.


Je vais tout de suite détruire ce neuromythe qui dit que la créativité viendrait du cerveau droit. C’est faux. La créativité ne concerne pas une région en particulier du cerveau. La créativité est issue de plusieurs processus neuronaux, de la connexion et de la communication entre des milliards de neurones.


Dans ces processus neuronaux fondamentaux à la créativité, une zone est particulièrement centrale. Si la créativité de notre espèce est si unique, c’est grâce à l’expansion de notre cerveau, et notamment grâce à l’expansion de cette zone bien particulière : le cortex préfrontal, source de l’imagination humaine. Grâce à ce cortex, nous arrivons à imaginer des choses qui ne sont pas réellement devant nous : c’est ce qu’on appelle l’imagerie mentale.


Pour illustrer le rôle central du cortex préfrontal dans la créativité, nous allons nous baser sur une étude menée par Emmanuelle Volle de l’Institut du Cerveau de Paris, l’ICM. Dans cette étude, Volle a exploré la capacité créative de 29 patients présentant des lésions cérébrales au sein des lobes frontaux. Pour cela, les patients ont passé deux types de tests. Le premier consiste à trouver un lien entre 3 mots qui ne sont pas habituellement associés. Par exemple, quel mot est lié à la fois aux mots « attacher », « pont » et « social » ? La réponse est le mot « lien ». Cette tâche de créativité fait appel à la fois à des processus d’associations d’idées, et à des processus de contrôle pour sélectionner et recombiner ces idées. La deuxième tâche, dite « des associations libres d’idées » consiste à donner un mot au patient et à lui demander soit le premier mot qui lui vient à l’esprit, soit un mot qui ne lui est pas habituellement associé.


Suite à ces deux exercices, la chercheuse a mis en évidence 2 réseaux cérébraux indispensables à la créativité.

Le premier réseau est un réseau qui part du cortex frontal gauche jusqu’au cortex pariétal gauche. Les patients ayant des lésions sur ce réseau, ont des difficultés à trouver le lien entre trois mots. Pourquoi ce réseau est-il essentiel ? Et bien parce qu’il est responsable du contrôle cognitif. Le contrôle cognitif est notre capacité à réguler et maîtriser nos comportements et réflexions pour atteindre un but. Ce contrôle cognitif est essentiel à la créativité ! Grâce à lui, nous pouvons inhiber les propositions qui ne sont pas adaptées à notre but. Ici, si à la question “quel mot est lié à la fois aux mots « attacher », « pont » et « social” je réponds carotte, parasol et chaton, alors je n’ai aucun contrôle cognitif. Alors que si je réponds lien, j’ai fait appel à ce réseau cérébral du contrôle cognitif.


Le deuxième réseau part aussi du cortex frontal mais cette fois-ci du cortex frontal moyen. Les patients présentant des lésions à cet endroit ont des difficultés à répondre au deuxième exercice : celui qui consiste à donner un mot au patient et à lui demander soit le premier mot qui lui vient à l’esprit, soit un mot qui ne lui est pas habituellement associé. Ces patients présentent des réponses très stéréotypées, beaucoup plus banales que celles des autres sujets n’ayant pas de lésion. Ce réseau est tout l’inverse du premier réseau. Il permet le relâchement du contrôle. En relâchant les fonctions de contrôle et en laissant nos pensées vagabonder, nous faisons de nouvelles associations d’idées spontanées.


Autrement dit, le côté libre et spontané de la créativité, qu’on appelle pensée divergente, ainsi que le côté contrôlé et sélectif de la créativité, qu’on appelle pensée convergente, dépendraient tous les 2 du cortex préfrontal mais impliqueraient des systèmes de neurones différents.

Petit focus à présent sur ce côté libre et spontané de la créativité qu’on appelle pensée divergente. Au-delà du rôle crucial du cortex frontal dans la pensée divergente, il existe un deuxième élément fondamental pour favoriser la prolifération et l'effervescence des idées. Ce deuxième élément, c’est la connectivité, c’est-à-dire le nombre et l’intensité des connexions entre le cortex frontal et le reste du cerveau. Plus les aires cérébrales sont étroitement interconnectées, plus intense est l'échange d'informations, ce qui favorise la forte émergence d’idées.

Et ça, c’est Roger Beaty qui nous l’a confirmé en 2014 dans une de ses études où 163 participants ont été soumis à des scans cérébraux alors qu'ils effectuaient une tâche de pensée divergente, c'est-à-dire une tâche qui exigeait de trouver en 12 secondes, plusieurs applications créatives à des objets courants, comme un trombone par exemple.

L'analyse de l'activité cérébrale des patients a révélé que la pensée hautement créative était corrélée à une forte activité au sein des trois réseaux cérébraux suivants :

Premièrement, le réseau exécutif. Ce réseau est responsable de l’attention ciblée et de la concentration. Il implique une communication passant des régions du cortex frontal notamment responsables de la prise de décision et de l’attention, jusqu’aux zones situées dans le lobe pariétal intégrant les informations sensorielles spatiales. Ce lobe pariétal se trouve au-dessus vers l’arrière du crâne.

Le deuxième réseau important pour générer des idées, est le réseau de l'imagination. Ce réseau relie également le cortex frontal au cortex pariétal. Il est notamment à la base de la rêverie, de notre capacité à comprendre ce qu'une autre personne peut ressentir, et de notre capacité à savoir réagir correctement dans une situation sociale particulière. Le réseau de l’imagination repose donc beaucoup sur les émotions et les sensations.


Et enfin, le réseau de la saillance qui débute au cortex cingulaire antérieur qui se trouve dans le lobe frontal, et qui se termine à l’insula, une structure présente au cœur du cerveau. L’insula est fortement liée aux émotions tandis que le cortex cingulaire antérieur viendrait, entre autres, déterminer parmi le flow monstre d’informations provenant de l’extérieur et de l’intérieur, lesquelles sont pertinentes en vue de notre objectif. Ce réseau de saillance nous permet aussi de permuter entre le réseau de l’imagination et le réseau de l’attention en fonction de ce qui est nécessaire sur le moment.


Mais concrètement, comment produit-on une idée ? Ils font quoi ces trois réseaux là pour faire émerger des idées créatives ? Et bien, ils font trois choses : ils brisent ce qu’on attend, ils tordent ce qu’on voit et ils mélangent plein de choses entre elles.


Voilà un exemple pour que ce soit plus clair. Lorsque vous créez un nouveau solo de guitare, le réseau de saillance va d'abord enclencher le réseau exécutif. Le cortex frontal va faire agir ses connexions au lobe pariétal où se trouve le système sensoriel afin qu’il lui fournisse des informations sur l'environnement. Il va aussi aller titiller le système mnésique, au niveau du lobe temporal, pour récupérer des données des expériences passées. Ce réseau va donc mixer les informations de l’environnement et nos expériences passées. Ensuite, le réseau de saillance va nous faire basculer sur le réseau de l’imagination afin de produire un nouveau morceau musical à partir du travail du réseau exécutif. Le réseau exécutif rentre de nouveau dans le game pour venir prendre une décision : cette mélodie là c’est non, celle-ci c’est oui. Une fois la mélodie choisie, vous retournez à l’imaginaire pour continuer à la développer. Puis, le réseau de saillance vous fait de nouveau basculer vers le réseau exécutif afin que vous puissiez garder en mémoire de travail la mélodie que l’imaginaire vient de créer, et vous concentrer sur l'élaboration d'une cadence mémorable.

Bref, l’émergence d’une idée est un jeu de va et vient entre l’imagination et le contrôle. La créativité ne pourrait exister sans le contrôle exécutif, sans nos hautes fonctions cognitives qui nous caractérisent. Le cortex frontal est donc central dans la créativité. Mais seul, il n’y aurait pas de créativité. Celle-ci repose sur les liens que le cortex frontal va créer avec le reste du cerveau. Et ces connexions sont particulièrement cruciales pour la créativité divergente.



Une question qui m’a souvent été posée et je profite de cet épisode pour y répondre, c’est : peut-on développer la créativité ?

Et bien la réponse est oui. La créativité n’est pas réservée à quelques personnes chanceuses. Quand on part du principe que la créativité est favorisée par le nombre de connexions présentes dans les réseaux cérébraux entre le cortex frontal et le reste du cerveau, alors on sait que la créativité peut être développée grâce à la plasticité cérébrale.


Pour vous prouver que la créativité se développe, je vais me baser sur une étude reproduite de nombreuses fois. Dans cette étude de l’Université de Drexel aux Etats-Unis, les chercheurs ont mesuré l'activité électrique du cerveau de 32 guitaristes de jazz en pleine séance d'improvisation. La qualité de leur prestation était ensuite jugée par un panel d'experts musiciens et musiciennes. Ce jury évaluait la qualité des prestations en se basant sur leur créativité et sur leur justesse technique.

L'équipe de recherche a observé que les performances reconnues comme étant plus créatives étaient celles des guitaristes expérimentés, tandis que celles reconnues comme moins créatives étaient celles des guitaristes plus novices. Et ces différences de créativité étaient visibles dans le cerveau. Les joueurs novices utilisaient des processus neuronaux plutôt “conscients”, alors que les joueurs expérimentés utilisaient des processus neuronaux “inconscients”, faisant jouer alors leur...intuition ! Je vous renvoie à l’épisode sur l’intuition où je vous racontais que l’intuition était majoritairement basée sur l’expérience !


L'activité cérébrale associée à la créativité pourrait donc évoluer au fil du temps grâce, entre autres, à l'expérience et à l’entraînement. Et oui, la créativité s’apprend. Personne ne reste coincé avec un cerveau non créatif. Nos réseaux neuronaux sont flexibles. Alors travaillez-les. Par exemple, voyagez, lisez, ou encore portez plus souvent attention à votre environnement. Voyez vraiment votre environnement, ne le regardez pas passivement. Souvenez-vous, la créativité commence par les informations sensorielles que notre cerveau récolte de l’extérieur. Portez votre attention sur un environnement de plus en plus large. Plus votre cerveau aura d’informations à exploiter, plus il pourra les lier à d’autres. Aussi, entourez vous de gens différents de vous. Nous avons besoin de la diversité pour être créatif. Essayez des choses nouvelles aussi, ça aidera à sortir de l’attendu.

Et pour finir, pour être créatif il faut sortir de la tendance du cerveau qui est d’aller vers le plus évident, le plus automatique, vers ce qu’on a déjà fait avant. Souvenez-vous de l'épisode sur la paresse, le cerveau va vers ce qui lui prend le moins d’énergie. Sortir des sentiers battus et être créatif demande de l’énergie supplémentaire au cerveau. La créativité doit donc être un acte volontaire pour lutter contre un instinct d’économie d’énergie.


L’épisode sur la créativité touche à sa fin, j’espère qu’il vous a plu. Cet épisode était un peu plus technique que les autres mais je trouvais ça important d’aborder vraiment l’aspect cérébral de la créativité pour comprendre son fondement. A retenir donc :

Premièrement, la créativité n’est pas créer des idées de toutes pièces. Elle est surtout une posture d’ouverture aux informations qui nous entourent et à nos expériences passées, pour les mélanger entre elles, les courber, les mixer etc.

Et deuxièmement, la créativité n’est pas que lâcher prise. Au contraire ! Elle existe deux postures : une posture d’associations d’idées qui mobilise de vastes réseaux de neurones présents dans tout le cerveau, et une posture de convergence d’idées qui nécessite du contrôle cognitif et fait appel à notre cortex préfrontal et donc à nos hautes fonctions exécutives !


On se retrouve la semaine prochaine pour le dernier épisode de la saison 2 de Neurosapiens. S’en suivra une petite pause estivale d’un mois pour reprendre de plus belle en septembre ! En attendant, si vous aimez Neurosapiens, je vous invite à aller sur Apple Podcast et à mettre 5 étoiles pour me soutenir. Merci beaucoup de votre écoute et à dans deux semaines !


Sources :


  1. Two critical brain networks for generation and combination of remote associations. Bendetowicz D, Urbanski M, Garcin B, Foulon C, Levy R, Bréchemier ML, Rosso C, Thiebaut de Schotten M, Volle E. Brain. 2017 Nov 22.

  2. G. Gonen-Yaacovi et al., Rostral and caudal prefrontal contribution to creativity : a meta-analysis of functional imaging data, in Frontiers in Human Neuroscience, vol. 7, pp. 1-22, 2013.

  3. Rosen DS, Oh Y, Erickson B, Zhang FZ, Kim YE, Kounios J. Dual-process contributions to creativity in jazz improvisations: An SPM-EEG study. Neuroimage. 2020 Jun;213:116632. doi: 10.1016/j.neuroimage.2020.116632. Epub 2020 Feb 28. PMID: 32114150.

  4. Beaty, R. E., Kenett, Y. N., Christensen, A. P., Rosenberg, M. D., Benedek, M., Chen, Q., Fink, A., Qiu, J., Kwapil, T. R., Kane, M. J., & Silvia, P. J. (2018). Robust prediction of individual creative ability from brain functional connectivity. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 115(5), 1087–1092.

  5. Li, W., Yang, J., Zhang, Q., Li, G., & Qiu, J. (2016). The Association between Resting Functional Connectivity and Visual Creativity. Scientific reports, 6.

  6. Durante, D., & Dunson, D. B. (2018). Bayesian inference and testing of group differences in brain networks. Bayesian Analysis, 13(1), 29-58.

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