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  • Anaïs Roux

Episode 10 | Celui qui était narcissique



Ahh ce bon vieux Donald Trump qui ne nous manquera pas du tout. Cette semaine, Trump entame ses derniers instants à la tête des Etats-Unis et pour fêter cela, je vous propose un épisode spécial narcissisme.

Ce sujet m’a été proposé par Timothée, et je me suis dit que les derniers instants de Trump en tant que Président des Etats-Unis étaient l’occasion d’en parler, sinon j’allais perdre mon plus bel exemple.


Avant de commencer, je tiens à dire qu’on ne peut pas analyser le psychisme et le cerveau de Trump à distance, même si je suis sûre que beaucoup d'entre nous ont déjà essayé. En revanche, on peut tenter d’appliquer des théories et des modèles neuropsychologiques pour comprendre ses comportements. Donald Trump apparaît comme l’exemple parfait pour illustrer le trouble de la personnalité narcissique, et plus précisément ce qu’on appelle le narcissisme malin. Le narcissisme malin se manifeste par de l’égocentrisme, la conviction de sa propre grandeur et de la petitesse des autres, un besoin de pouvoir, des traits antisociaux, des traits paranoïaques aussi comme si sa personne allait être attaquée en permanence.

Dans cet épisode, je vous propose d’aborder le narcissisme en 3 points. Premièrement, on va regarder la façon dont s’illustre le narcissisme dans le cerveau. Deuxièmement, on essayera de comprendre sous le prisme des neurosciences, pourquoi Trump, dont la personnalité semble clairement narcissique, a eu autant de mal à accepter sa défaite à la présidentielle. Et pour terminer, j’élargirai aux hommes politiques de façon globale : leur côté narcissique et mégalomane beaucoup plus élevé que la moyenne, est-il lié au pouvoir et se voit-il dans leur cerveau ?

Le narcissisme de base existe chez tout le monde. Aimer sa propre personne et son image est humain et même nécessaire a minima pour soutenir l’estime de soi-même et la confiance en soi. Ce narcissisme de base se voit au sein du cerveau chez tout le monde. Un groupe de chercheurs a mis en avant que notre attention est inévitablement attirée par notre image, sans que nous en ayons conscience. Pour montrer ça, les chercheurs ont demandé à des volontaires de fixer pendant un certain temps une croix placée au centre d’un écran. A plusieurs moments, ils ont fait apparaître durant un laps de temps très bref des images du visage du participant ou des visages d’inconnus de part et d'autre de la croix. Le temps d’apparition des photos était si court qu’elles étaient impossibles à percevoir de façon consciente. C’est ce qu’on appelle les fameuses images subliminales. Grâce à un EEG, c’est-à-dire un électroencéphalogramme, ce casque avec plein de fils, qui mesure l’activité électrique des neurones, les chercheurs ont révélé que l’attention des participants était inévitablement attirée du côté où était projetée l’image subliminale de leur propre visage. Et à la fin de l’expérience, quand on leur demandait ce qu’il avait vu sur l’écran, ils répondaient “une croix” et c’est tout. Cette expérience est la toute première au monde ayant montré l’évidence du narcissisme dans le cerveau.


Bien que le narcissisme soit présent chez tout à chacun, il existe à divers degrés selon les personnes. Et il se trouve que chez les personnes jugées très narcissiques, cette structure de base du narcissisme dont je vous parlais juste avant, est plus active au repos que chez les autres. C’est une étude d’une équipe de chercheurs californiens qui a découvert cela en 2010. Les chercheurs ont fait passer un test psychologique mesurant le degré de narcissisme à un groupe d'individus. Ils ont ensuite comparé avec leur activité cérébrale au repos, c’est-à-dire lorsqu’on ne fait rien en particulier. Ils ont observé que chez les personnes ayant un fort score de narcissisme, il existait un niveau d’activité cérébrale inhabituel et supérieur à la moyenne dans la partie du cortex responsable de la pensée autocentrée.

Autre découverte ! Ils ont observé chez les personnes fortement narcissiques une activité anormale dans la zone du cerveau servant à contrôler le comportement impulsif ! Ce qui diminuerait le contrôle des impulsions chez les personnes narcissiques et augmenterait la probabilité de mauvaises décisions prises impulsivement. Ce comportement vous rappellerait t’il toujours notre cher Donald Trump ?


Autre étude, autre découverte ! Cette fois-ci on parle de personnes ayant une personnalité narcissique pathologique, ce qui ne touche que 1% de la population. Donc hein, attention d’ailleurs au sur-diagnostic de pervers narcissiques autour de vous. Ce n’est pas si fréquent que ça.

Bref, donc, des chercheurs de l’Université de Berlin ont examiné chez les personnes pathologiquement narcissiques des zones du cerveau bien précises : celles associées à l’empathie. En effet, une des principales caractéristiques du trouble de la personnalité narcissique est le manque d'empathie. Bien que les personnes qui présentent ce trouble soient en mesure de reconnaître les sentiments, pensées et intentions des autres - c’est ce qu’on appelle l’empathie cognitive -, elles n’arrivent pas à ressentir et partager les émotions des autres. Il leur manque ce qu’on appelle l’empathie affective. Donc, les chercheurs ont regardé ces zones de l’empathie et ont en effet pu constater que ces régions étaient beaucoup moins épaisses que la moyenne chez les personnes pathologiquement narcissiques. Et notamment, dans une zone qu’on appelle l’insula. Une épaisseur réduite de l’insula entraînerait donc un manque d’empathie. Ce qui semble logique puisque l’insula est en plein centre du cortex limbique, au cœur de votre cerveau, qui est lié aux émotions.

Voilà pour ce qui est du cerveau des personnes narcissiques. Une suractivité de la zone liée aux pensées autocentrées ainsi qu’une épaisseur réduite de l’insula affaiblissant l’empathie, sont les deux éléments qu’on a trouvé de différent dans le cerveau des personnes narcissiques et qui expliqueraient une partie de leurs comportements.


Maintenant, abordons le deuxième point de cet épisode. On va se pencher sur l'interprétation d’un comportement lié au narcissisme. Et pour se faire, revenons sur un fait récent. Après l’élection de Joe Biden comme nouveau président des Etats-Unis, Donald Trump n’a pas accepté ni reconnu sa défaite. Il ne comprenait pas. Il faisait comme si ce n’était pas réel, et continuait à jouer au golf tranquillement. C’est un comportement qui est finalement assez typique des personnes ayant des traits de narcissisme malin, aussi appelé narcissisme grandiose. Comme je vous le disais tout à l’heure, les personnes comme ça nient leurs faiblesses, valorisent leur être et dévalorise tout ce qui peut menacer leur estime et valeur d’eux-même. Pourquoi quelqu’un ayant une personnalité narcissique comme Trump semblerait avoir, est incapable de reconnaître une défaite ?

Je vais vous parler de la théorie du cerveau bayésien que je vais appliquer à cette situation. C’est une théorie que j’adore sur la façon dont notre cerveau perçoit le monde. Selon cette théorie, le cerveau perçoit sa propre réalité. Il créerait des modèles du monde et de la réalité selon notre prisme personnel constitué de notre histoire, de nos croyances, de nos valeurs, de nos comportements etc. Les croyances que nous avons du monde vont nous faire prédire constamment ce que nous vivons. Chaque seconde, le cerveau va prédire ce qu’on va vivre et vérifier que c’est concordant avec notre modèle du monde, nos croyances. Si ça coïncide avec ce qu’on pensait, roule ma poule, on continue comme c’était prévu. Mais lorsqu’il y a un décalage entre nos prédictions du monde et les stimulus qu’on reçoit du monde extérieur, et bah y’a un bug. Il y a une erreur de prédiction.

Et mon hypothèse c’est que la défaite de Trump serait un bug de prédiction. Dans le cerveau de Trump, sa réalité à lui c’est qu’il est plus grand que tout le monde. Il nous dépasse tous. Il est grandiose. Ce n’est pas une opinion qu’il a de lui-même, c’est bien plus que ça, c’est un prisme de pensée. Et ce prisme est profondément narcissique. C’est une réalité pour lui. Et il a construit sa vie et son parcours autour du fait qu’il est grandiose. Donc son cerveau est encodé pour prédire des situations où il gagne. Où il est mieux que les autres. Une défaite aux présidentielles n’est absolument pas prédite. Sauf que. Il perd. C’est une erreur de prédiction.

À partir de là deux phénomènes peuvent se produire.

-> Soit Trump change son modèle interne pour le rendre plus conforme à la réalité, c’est-à-dire, “Je ne suis pas si grandiose que ça. Finalement, je ne suis pas meilleur que les autres”. Il modifierait alors ses croyances et ses modèles du monde. C’est ce qu’on appelle couramment l’apprentissage.

-> Soit, et c’est la deuxième option, il va tenter d’agir sur le monde pour que ce monde soit conforme à son modèle interne, c’est-à-dire à son image narcissique. Alors il va demander des choses comme des recomptages de voix à foison, un blocage du processus de transition, une annonce de sa victoire alors que les votes le montrent perdant… etc. etc.

Bien sûr, cette vision du cerveau prédictif est une théorie, très populaire certes, mais une théorie. Cependant, cela peut apporter quelques éléments de compréhension assez logiques finalement sur le comportement de Donald Trump suite à sa défaite.

Pour terminer cet épisode sur le narcissisme, je vous propose qu’on élargisse un peu le sujet aux grands dirigeants du monde si vous le voulez bien. ‘Fin bon, comme je suis seule derrière le micro finalement vous n’avez pas beaucoup le choix.

J’aimerais élargir donc aux hommes politiques de façon générale parce que même si Trump est un cas un peu particulier, il existe quand même un profil cérébral plutôt typique chez les hommes politiques. En effet, le narcissisme et le manque d’empathie se retrouveraient beaucoup plus en moyenne chez les leaders, dirigeants et personnalités politiques.

Chez tous les hommes politiques haut placés, on retrouve un manque d’empathie systématique et parfois pathologique.

Le neuroscientifique Obhi, croit que ce manque d’empathie chez les grands dirigeants serait notamment dû au fait qu’ils possèderaient moins de neurones miroirs. Ces neurones permettent notamment de se mettre à la place de l’autre, d’imiter l’autre. Et pour Obhi, le pouvoir viendrait détruire ces neurones miroirs, empêchant le politique de se mettre à la place de l’autre.


Dacher Keltner, professeur de psychologie à Berkeley en Californie, parle lui du paradoxe du pouvoir. En début de carrière, les politiques ont besoin de montrer de l’empathie pour gagner en popularité. Mais plus un homme politique monte en grade, plus l’empathie est réduite et surtout, elle est non désirée. En effet, quand tu es dirigeant, il est difficile d’être empathique avec tout le monde. Dans les décisions et les lois érigées, il faut faire des choix et diriger son empathie vers certaines personnes et la faire taire envers d’autres. Pour Boris Cyrulnik, un neuropsychologue très populaire, avoir une personnalité narcissique aiderait grandement à conquérir du pouvoir, notamment parce que cette faille d’empathie est déjà présente naturellement chez eux. C’est ce dont je vous parlais tout à l’heure. Pour prendre des décisions à la faveur de certains et en la défaveur d’autres, il faut forcément avoir peu d’empathie sinon la culpabilité nous ronge ou alors on est comme paralysé, on n’arrive pas à prendre de décision. Pour gagner en efficacité, le dirigeant semblerait donc devoir sacrifier son empathie.

Chez les hauts dirigeants et à l’image de Trump, on retrouve une tendance à être accro au pouvoir. A en vouloir toujours plus. À dominer toujours plus. Et l’échec à une présidentielle ou autre, est une souffrance sans nom pour eux. C’est inimaginable de perdre ce pouvoir. En fait, pour Sébastien Dieguez qui est chercheur en neurosciences, nos dirigeants politiques seraient tombés sous l’emprise de la drogue la plus puissante du monde : le pouvoir. Le pouvoir va venir réveiller le circuit de la récompense dont je vous parle en détail avec Pauline Tarot dans l’épisode 9 sur l’addiction. La quête du pouvoir entraîne une hausse de dopamine et de testostérone et chaque élection, chaque prise de pouvoir entraîne une récompense. Pendant un certain temps, ce couple dopamine / testostérone va venir accentuer la motivation, la détermination et l’énergie du leader qui va se battre pour avoir toujours plus de pouvoir et donc de shot dopaminergique. Mais attention au seuil ! Car dépassé un certain seuil de dopamine, le pouvoir inonde le cerveau, et on devient accro au pouvoir, comme quand on est accro à une drogue.


On pourrait parler du cerveau des hommes politiques pendant des heures, mais je vais m’arrêter ici pour cet épisode. Dans tous les cas, si vous souhaitez en lire un peu plus sur le cerveau des dirigeants, je vous conseille le livre d’Erwan Deveze “Le pouvoir rend-il fou ?”


Donc, si je résume tout ce qu’on s’est dit dans cet épisode, le narcissisme est présent dans les profondeurs du cerveau de tout le monde. Et c’est bien. C’est nécessaire. Par contre, chez les personnes fortement narcissiques, on remarque une caractéristique cérébrale bien particulière. Il y aurait une suractivité de la zone liée aux pensées autocentrées. De plus, on remarquerait une épaisseur réduite de l’insula affaiblissant l’empathie. Le degré de narcissisme d’une personne serait donc visible directement à partir de l’étude de son cerveau. Ces caractéristiques, le narcissisme et le manque d’empathie, se retrouveraient beaucoup plus en moyenne chez les leaders, dirigeants et personnalités politiques.


Je termine ce podcast pour préciser que sur l’Instagram de Neurosapiens j’essaye chaque semaine de sortir une capsule d’anecdotes en lien avec le sujet traité dans le podcast qui vient de sortir. Et cette semaine, je sortirais un post pour explorer un peu plus pourquoi on retrouve un comportement d’hypersexualisation chez les leaders. On se souvient tous de DSK, de l’affaire Weinstein ou du “Grab them by the pussy” de Trump. Et bien j’aborderai tout ça dans le post ! Pour ceux qui n’ont pas Instagram, pas de panique, vous le trouverez sur le site internet neurosapiens.fr.

Merci infiniment pour votre soutien et on se retrouve dans deux semaines pour le dernier épisode de la saison 1 de Neurosapiens !