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  • Anaïs Roux

Episode 11 | Celui qui avait de l'humour



Mais quel moment gênant quand t’en viens à devoir expliquer ta blague à la personne qui ne l’a pas comprise. Ça nous est tous arrivé au moins une fois. Et même si tu sais que plus t’expliques ta blague, plus la situation devient gênante pour toi, tu t’obstines quand même. Si la personne en face est sympa, elle te gratifiera tout au mieux d’un “Aaaaah ah ok. Excellent.” Sinon, il va falloir dormir avec cette honte qui reviendra te hanter dans 5 ans, une nuit où tu n’arriveras pas à trouver le sommeil.


Donc, cette semaine, pour le dernier épisode de la saison 1 de Neurosapiens, nous allons aborder le thème de l’humour. Ce thème m’a été suggéré par Adrien qu’on écoute toute de suite :


[TÉMOIGNAGE A ECOUTER DANS LE PODCAST]


Ça n'a pas été un sujet de recherche très évident, car peu de chercheurs ont travaillé dessus pour la simple et bonne raison qu’il est difficile de définir l’humour. Il existe de nombreux types d’humour (les blagues du chauve qui rentre dans un bar, le second degré, le comique de situation, les jeux de mots etc). De plus, ce qui va être drôle pour certains, ne le sera pas forcément pour d’autres et inversement. Bref les sujets de l’humour et du rire sont très complexes, mais je vais quand même tenter de vous défricher les recherches actuelles sur le sujet.


Dans cet épisode, on va regarder ensemble toute la mécanique qui se trame dans le cerveau pour que vous puissiez faire une bonne blague, pourquoi notre cerveau trouve qu’une blague est drôle et qu’une autre est naze. Et on va aussi regarder pourquoi certaines personnes sont capables de détecter le second degré et d’autres pas.


Allez, c’est parti !


Si vous êtes familier avec Neurosapiens, vous savez que j’aime bien commencer par comprendre pourquoi Homo Sapiens a les capacités de faire de l’humour. Pourquoi cette caractéristique s’est développée et pourquoi on l’a gardée ? Pour beaucoup de chercheurs dans le domaine, tous les animaux savent rire, mais rares sont ceux sachant faire de l’humour. Si Homo Sapiens a gardé ce don, ce serait majoritairement pour deux raisons. Premièrement, pour des raisons sociales. L’humour est clé pour entretenir des relations, pour dire les choses difficiles avec légèreté et maintenir l’ordre. Souvenons nous que si Homo Sapiens est ce qu’il est aujourd’hui c’est majoritairement grâce à sa force d’être en groupe, de communiquer et de planifier ensemble. L’humour jouerait un rôle de ciment dans ce groupe, favorisant la confiance et le lien. Deuxièmement, l’humour servirait un but de reproduction, bien évidemment. L’humour étant le signe d’un partenaire de reproduction de qualité.


Alors, qu’est-ce qu’il se passe dans le cerveau d’Homo Sapiens pour qu’il puisse faire de l’humour ?


Pour comprendre, on va regarder l’étude de Irving Biederman et Ori Amir qui affirment être les premiers à avoir mené l'enquête sur les bases neuronales de la création humoristique. Pour leur étude, ils ont réuni des comédiens professionnels de l’humour, des comédiens amateurs et des personnes lambda. Chaque participant a regardé une bande dessinée du journal New Yorker et a été invité à inventer ses propres textes pour les bulles de la BD. Ils en ont écrit deux versions - une version banale et une version drôle. Pendant ce temps-là, leur cerveau a été scanné à l'aide d'une imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, autrement dit un IRM. Ensuite, un jury composé de personnes choisies aléatoirement a évalué le niveau d’humour de chaque légende.


Alors, chez les personnes dont les légendes ont été jugées drôles par le jury, quelles zones du cerveau se sont activées au moment d’écrire la blague ? Pour ceux souhaitant un visuel des zones que je vais aborder, je vous mets une illustration en description de l’épisode.


Alors déjà, il faut savoir que l’humour est un processus très complexe qui fait intervenir simultanément plusieurs zones du cerveau. Encore une fois il n’y a pas UNE zone du cerveau responsable de l’humour.

Pour commencer, les régions du lobe temporal derrière vos oreilles sont impliquées. Ces lobes temporaux vont recevoir et traiter des informations sensorielles sur l’environnement qui vont être clés dans la compréhension de la situation. A partir de ces informations sensorielles, le lobe temporal va partir dans des associations d’idées pour créer une blague.


Une deuxième zone activée lors de la création d’une blague est le cortex préfrontal médian qui fait partie du cortex frontal derrière votre front. Cette zone servirait notamment à associer un événement à une réponse émotionnelle appropriée. Elle nous aiderait à décider comment réagir correctement lors d'interactions sociales. En gros, ce cortex préfrontal nous fait dire “En vue de la situation dans laquelle je suis, voilà ce qui semblerait drôle”. C’est un processus très top-down. C’est-à-dire, j’analyse, et ensuite je décide de ce qui serait drôle”. Tandis que le lobe temporal est dans un processus beaucoup plus créatif.


Si on doit grossir les traits, le lobe temporal, c’est l’élève dans la cour de récré qui saute partout, n’a peur de rien, qui s’éclate, il fait ce qu’il veut sans se soucier de ce qui est bien de faire ou pas. Tandis que le lobe frontal, c’est l’élève très sage qui regarde toujours la maîtresse d’école pour vérifier que ce qu’il fait est bien et adapté à son environnement.


Mais attention, ce lobe préfrontal, même s’il ne doit pas prendre le dessus pour faire une blague très drôle, et bien.. il est quand même essentiel ! Tout simplement parce qu’il est connecté à plein d’autres régions du cerveau dont les régions permettant de comprendre les émotions et donc nous permettant de créer une émotion bien particulière chez l’autre, la surprise ! Et oui parce que sans élément de surprise, il n’y a pas d’humour ! La collaboration entre ces deux cortex est donc essentielle. Le cortex préfrontal évalue ce qui se fait ou se dit généralement dans une situation. En fonction de ça, le cortex temporal va aller chercher des liens entre des idées opposées ou distinctes pour pouvoir créer la surprise, car le cortex préfrontal reste dans un petit coin pour rappeler au cortex temporal “Attention ! N’oublie pas l’élément de surprise dans tes associations d'idées !”


Les chercheurs ont découvert que bien que ces deux régions soient essentielles dans l’humour, les comédiens expérimentés dont les légendes étaient notées comme très drôles par les juges, avaient leur cortex temporal plus fortement activé que le cortex préfrontal. Ils étaient moins dans la retenue et le contrôle du lobe frontal, moins dans l’analyse, au contraire, ils laissaient libre cours à leur association spontanée d’idées pour faire émerger une blague drôle.

A l'inverse, pour les amateurs dont les blagues étaient jugées moins drôles, c’était leur cortex préfrontal qui prenait le dessus. Ils analysaient beaucoup pour répondre ce qui leur semblait approprié. Ils étaient encore trop dans le contrôle.


Pour finir, une autre région cérébrale s’affolerait aussi lorsqu’on fait une blague : le striatum ventral, une zone faisant partie du circuit de la récompense. Et plus les sujets pensent que leur blague est drôle, plus cette zone s'échauffe, libérant de la dopamine et donc un sentiment de bien-être. Si vous voulez en savoir plus sur le circuit de la récompense, je vous invite à écouter l’épisode Celui qui était addict.


Si on passe à nos juges de l’expérience, pourquoi ont-ils donné à certaines légendes une bonne note et à d’autres une mauvaise note ? Qu’est-ce qu’il s’est passé dans leur cerveau à eux pour trouver qu’une blague était drôle et qu’une autre était nulle ?



Allons à présent du côté de celui qui entend la blague. Pourquoi certaines blagues nous font rire et d’autres pas ?


A l’écoute d’une blague, l’auditeur va détecter une incongruité entre le début de la blague qui va générer des attentes et le dénouement de la blague. Si le dénouement de la blague correspond aux attentes qu’a formulé le cerveau, la blague ne fera sans doute pas rire, parce que ce n’est pas surprenant. Mais si les attentes sont déjouées et que le dénouement génère de la surprise, le cerveau va se dire “Hé, c’est intelligent ça ! C’est drôle !” Et le rire se déclenchera. L’humour serait donc le résultat d'une dissonance entre une anticipation et une chute inattendue.

Encore faut-il que cette dissonance se produise au bon moment ! Le timing dans une blague est primordial. Il faut laisser doucement le temps à l’autre de penser dans une direction, de construire ses attentes, et alors seulement provoquer la dissonance.


En scannant le cerveau des personnes au moment où elles comprennent cette dissonance et rigolent, on remarque un shot de dopamine dans les zones du circuit de la récompense. Ce qui suggère que cette dissonance entraîne un sentiment de détente et de bien-être. Cela pourrait expliquer pourquoi il est si difficile de rire lorsqu’on est déprimé. Une étude menée par Carl Marci, psychiatre et chercheur, a montré que le cerveau des personnes souffrant de dépression montre une activité réduite dans les régions qui sont engagées dans le traitement de quelque chose d'humoristique, comme si leur cerveau ne captait plus l’humour. Si cette trouvaille est confirmée par d’autres études, certains disent qu’il serait alors possible de stimuler l’activité dans ces régions liées à l’humour pour atténuer les symptômes de la dépression.


Et justement, quelles sont ces régions neuronales impliquées dans la compréhension d’une blague déclenchant le rire ? Et bien elles ne sont pas très différentes de celles impliquées pour faire une blague. Pour ainsi dire, ce sont les mêmes. On retrouve le circuit de la récompense ainsi que notre cortex préfrontal. C’est grâce au préfrontal qu’on a la souplesse nécessaire pour comprendre une blague. Pourquoi ? Parce que c’est lui qui crée les attentes et qui sera donc... surpris. Le cortex préfrontal va donner un sens à la chute de la blague. Une étude a d’ailleurs montré qu’un dysfonctionnement du lobe frontal empêchait une personne de comprendre les punch lines.


Pour terminer cet épisode, j’aimerais faire un focus sur le second degré. Le second degré est une des formes d’ironie existantes qui laisse sous-entendre autre chose que ce que l’on pense vraiment. Pour le Larousse, le contenu d’une phrase au second degré doit être réinterprétée pour y découvrir son vrai sens ou ses intentions cachées. Par exemple : Il a acheté sa nouvelle voiture il y a deux jours et il a déjà eu un accident... ben, c'est un chanceux !

Pour savoir comment fonctionne le second degré dans le cerveau, il faut, comme souvent, étudier les cerveaux qui ne le comprennent pas. Alors on va directement aller voir du côté des personnes pour qui la compréhension du second degré, du sarcasme ou encore de l’ironie est difficile. Les enfants ! La subtilité du second degré échappe à leur compréhension. Ils prennent souvent tout au pied de la lettre. La compréhension du second degré apparaît aux alentours de 8 ans et se développe jusqu’à l’adolescence.


Pour trois psychologues-chercheurs de l’université de Calgary au Canada, la capacité à détecter le second degré dépendrait du développement et de l’activité des zones liées à l’empathie. En effet, il faut faire l'effort de se mettre à la place de son interlocuteur pour comprendre le fond de ses pensées. Il faut savoir que les zones de l’empathie commencent à se développer sérieusement à partir de 8 / 9 ans justement.

Pour prouver leur théorie, ils ont monté une expérience. Des enfants devaient regarder un spectacle de marionnettes. A la fin de chaque scène, il y avait une remarque d’un des personnages, et dans certaines des scènes, la remarque était du second degré. Par exemple, dans une des scènes, une marionnette tentait une figure complexe de snowboard et chutait la tête la première dans la neige. Une autre marionnette concluait en guise de chute “C’était super ! Bravo”. Les jeunes participants devaient préciser si la remarque de la marionnette était sincère ou si c’était de l’humour. Ensuite, les enfants passèrent des tests d’empathie.


L'expérience a d’abord été réalisée sur des enfants de 6 à 7 ans, et comme les chercheurs le postulaient, le taux d'échec était quasiment de 100%. Aucun ne décelait le second degré. La zone de l’empathie n’était pas encore développée, donc pas de second degré. Par contre, chez les enfants de 8 / 9 ans, dont les zones de l’empathie commençaient à se développer, le second degré a été décelé une fois sur deux. La réussite semble donc bel et bien corrélée au développement des capacités empathiques.

Comprendre les pensées et les émotions de l'autre permettrait donc de détecter le second degré.

Cette théorie est corroborée par le profil des personnes atteintes du syndrome d’Asperger, comme le suggérait Adrien. Une personne atteinte par ce syndrome aura des difficultés à comprendre les émotions des autres, et donc le second degré, le sens figuré et l'ironie.


DONC si on résume tout ce qu’on s’est dit dans cet épisode.


Un travail d’équilibre et de synchronisation entre le lobe préfrontal et le lobe temporal permet de faire une blague estimée drôle par un public. Le lobe temporal va associer follement des idées tandis que le lobe préfrontal va rester en fond pour dire ce qui est adapté ou non à l’environnement afin de créer un élément de surprise. Car c’est cet élément de surprise qui va venir décontenancer les attentes et déclencher le rire chez les personnes entendant la blague. Mais attention au timing ! Celui-ci est crucial.

Ensuite, nous avons aussi vu que le second degré et l’ironie nécessitent en plus des capacités d’empathie pour les comprendre.

Ceci était le dernier épisode de la saison 1 de Neurosapiens. Je vous remercie donc, du fond du cœur, pour votre soutien, vos commentaires bienveillants et vos idées de sujets géniaux. En lançant ce podcast en septembre dernier, je pensais seulement m’amuser dans ce hobby un peu particulier, je le concède. Et finalement j’y ai trouvé une vraie communauté fan de cerveau, de sciences, de psychologie et de développement personnel. Je suis ravie d’avoir fait votre connaissance et j’ai hâte, giga hâte de continuer cette aventure avec vous. Cette phrase fait très Koh Lanta, mais finalement sortir un épisode à temps était parfois digne d’une épreuve dans la jungle haha. Grâce à vous et au bouche à oreille, Neurosapiens a dépassé les 11 000 écoutes. Ce bouche à oreille est la plus grande des reconnaissances que je puisse avoir de ce travail, alors profondément merci.


La saison 2 de Neurosapiens sortira en mars. En attendant mars, vous pouvez me retrouver ainsi que plein d’anecdotes sur le cerveau sur l’instagram Neurosapiens.podcast et sur le site internet neurosapiens.fr. A très bientôt pour de nouveaux épisodes !


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