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  • Anaïs Roux

Episode 13 | Celui où on parlait des stéréotypes

Dernière mise à jour : août 19





Bonjour les Neurosapiens !


On se retrouve pour un nouvel épisode. Aujourd’hui nous allons aborder le thème des stéréotypes. Les stéréotypes, on veut leur tordre le cou, on veut les faire disparaître. Ces derniers sont vus négativement, et leurs conséquences délétères sur des groupes sociaux sont bien connues.


Mais remontons un peu dans le temps, élargissons la définition de “stéréotype” et posons-nous la question. Si les stéréotypes, dans le sens premier du terme, existent, si l’être humain a la capacité de former des stéréotypes dans son cerveau et que ceux-ci se propagent jusqu’à la société toute entière, c’est bien que de base, ils devaient avoir une utilité ? Ils doivent même encore en avoir une. On connaît la tendance de l’évolution à ne garder majoritairement que les fonctions utiles à l’être humain. D’autant plus, qu’un des buts du cerveau est quand même d’économiser un maximum d’énergie. Il ne s’enquiquinerait pas à conserver une compétence dont il n’a pas besoin et surtout à l’utiliser massivement. Donc qu’entend-on réellement en fait quand on parle de stéréotypes ? Possédons-nous seulement des stéréotypes sociaux ?


Je répondrai aussi aux questions suivantes : pourquoi le cerveau crée-t-il des stéréotypes ? Pourquoi les aime-t-il et pourquoi est-ce difficile de s’en débarrasser ?

Vous découvrirez dans cet épisode que les stéréotypes ne sont pas que des constructions psychologiques. Ils sont profondément ancrés dans notre fonctionnement cérébral.


Alors déjà, c’est quoi un stéréotype ?

Souvent, quand on entend le mot stéréotype dans la vie de tous les jours, on parle de stéréotype discriminant. Et dans ce cas-là, le stéréotype est une représentation simplifiée d’un individu ou d’un groupe humain, relative à ses attributs physiques, moraux ou comportementaux.

Mais finalement si on regarde la signification de base du terme stéréotype, est-ce seulement cela ?


Un stéréotype, au sens premier, est un biais conscient ou inconscient. Un stéréotype est une croyance, un cliché, une idée toute faite qui est acceptée sans réflexion, sans esprit critique. Un stéréotype est donc généralement une vision réduite de la réalité qui va entraîner des manières de penser et d’agir en conséquence.

Donc finalement si on s’arrête quelques instants sur cette définition et qu’on la prend mot pour mot, des stéréotypes il y en a partout ! Pas seulement pour catégoriser un groupe d’individus. Par exemple : dire que les nappes à carreaux ne servent que pour les pique-nique en extérieur est une pensée clichée, réduite, et erronée de la réalité. Ou encore, penser que les bégonias ne sont que des fleurs pour vieux. Quelqu’un a-t-il réfléchi à ce cliché là ? Quelqu’un a-t-il réellement fait une analyse critique poussée de cette idée ? Que celui qui a analysé les bégonias et les a catégorisé en fleurs pour vieux lève la main !

Si vous réfléchissez à toutes ces choses autour de vous que vous catégorisez, que vous mettez dans une case, vous vous rendrez-compte à quel point les stéréotypes sont omniprésents dans notre façon de voir le monde entier, et pas que les gens qui le constituent.


Mais pourquoi crée-t-on des stéréotypes ? A quoi nous servent-ils ?


Premier constat : les stéréotypes sont inhérents au fonctionnement du cerveau humain. Et si le cerveau a créé les stéréotypes et profite allègrement de leurs services, c’est parce que notre cerveau a une préférence pour la simplicité ! Il préfère largement les raccourcis à la complexité terrible de la réalité. Le stéréotype est une solution qu’a créé le cerveau pour économiser de l’énergie en appréhendant la réalité sans s’encombrer de plein de fioritures. Le cerveau, à travers les stéréotypes, va organiser le monde en termes de catégories. Dès qu’il va percevoir une information du monde, il va la ranger dans une catégorie mentale. C’est un fonctionnement systématique et automatique.

Le stéréotype est une nécessité pour simplifier une réalité trop complexe. Mais trop complexe pour quoi ? Et bien trop complexe pour se décider. Votre vie est une succession de micro décisions prises à chaque seconde, conscientes ou non conscientes. Une décision c’est quoi ? C’est un choix entre plusieurs informations, plusieurs comportements, plusieurs opportunités, plusieurs options quoi. Généralement, quand vous faites un choix, soit ce choix est automatique, soit vous pesez le pour et le contre de 2 ou 3 options. Vous êtes vous déjà demandé pourquoi votre cerveau ne vous laissait souvent le choix qu’entre 2 ou 3 options ? Par exemple, j’hésite entre telle ou telle carrière, j’hésite entre telles ou telles céréales au supermarché, j’hésite entre ces trois paires de chaussures etc etc. Et bien, ces 2 ou 3 options qui se présentent à vous sont ce qu’il reste d’un écrémage intense du cerveau.

Nous sommes en permanence submergés par les informations, nous en débordons, au point que nous avons besoin d’un instrument pour les classer et éliminer les informations inutiles pour ne garder que l’essentiel. Ce job, c’est votre cerveau qui s’en occupe. Il ne vous sert sur un plateau que l’essentiel, vous permettant alors de prendre des décisions, d’agir, d’avancer, d’atteindre vos objectifs.

Quels sont les critères qui permettent de dire si une information fait partie de l’essentiel ou est inutile pour nous ? Les stéréotypes. Les stéréotypes vont nous permettre de trouver ce jean de mauvais goût ou d’apprécier ce film, ou de trouver cette musique trop violente, d’adhérer à des idées politiques et pas à d’autres. Plus un choix vous paraît évident, plus il est basé sur des stéréotypes.


Donc à la base, c’est une bonne chose que nous ayons des stéréotypes ! Sinon, nous resterions prostrés dans notre coin, assaillis par une avalanche d’informations, incapable de prendre la moindre décision, de faire le moindre mouvement, ou d’émettre la moindre opinion.

Les stéréotypes sont donc la conséquence du fonctionnement normal du cerveau. Mais attention, ce n’est pas parce que c’est un fonctionnement normal, que les stéréotypes sont tous bons. Beaucoup vous seront utiles comme par exemple le stéréotype suivant : les personnes âgées sont lentes. C’est certes, généraliste, mais adapté à une certaine réalité donc ça va nous permettre d’anticiper un certain temps d’attente. Par exemple, la dernière fois, à 9h du mat, je vais au carrefour acheter de quoi faire le brunch. Pendant ce temps-là, mon amie commence à préparer le café, cuire les oeufs etc. J’arrive à la caisse 3 personnes âgées devant moi. Grâce à mon stéréotype que les personnes âgées peuvent prendre plus de temps que la moyenne à la caisse, et bah j’ai pu dire à mon amie d’attendre pour lancer la cuisson des œufs et au moins j’ai mangé des œufs mollets et pas des œufs durs. Jusqu’à là, c’est OK, le stéréotype est utile.


Mais certains stéréotypes vont beaucoup plus loin et ont des conséquences très néfastes sur la société. Comme lorsqu’un stéréotype devient systémique, culturel, ou discriminant comme lorsqu’il devient une loi comme l’apartheid, ou une politique d’entreprise et de recrutement appliquée par le ou la cheffe d’entreprise.



Maintenant, je vous propose de faire un petit focus cérébral sur les stéréotypes sociaux et discriminants. Peut-on voir ces stéréotypes dans le cerveau ? Et bien il se trouve que oui.


Des chercheurs de l'Université de Milan ont étudié le cerveau de 15 personnes confrontées à des stéréotypes de genre afin de voir ce qu’il se passait dans leur cerveau. Pour cela, ils ont utilisé un outil qu’on appelle un EEG. Un électroencéphalogramme qui mesure l’activité électrique du cerveau. Plus il y a d’activité électrique dans une zone, plus cette zone est active au moment de la mesure. Les étudiants ont été confrontés à la lecture d’une centaine d’affirmations allant à l’inverse des stéréotypes de genre. Par exemple : "Perdre sa pipe en sortant de la classe de danse classique" ou encore "En changeant l'huile du moteur, elle s'est tachée". A la lecture de ces phrases, l’expérience a montré que la zone du cerveau qui s’allumait lorsque les participants traitaient des phrases allant à l’encontre des stéréotypes étaient la zone s’allumant généralement lorsqu’on détecte des erreurs linguistiques ou des erreurs de syntaxe. Cette étude suggère donc que les stéréotypes de genre sont traités automatiquement, sans réflexion et qu’ils sont tellement ancrés dans notre cerveau que lorsqu’on voit une affirmation allant à son encontre, on pense à une faute de syntaxe plutôt qu’à une réalité.

Pensez à cette énigme bien connue. Un enfant et son père ont un accident de voiture. L’enfant est gravement blessé. En arrivant à l'hôpital, le médecin dit “je suis désolée je ne peux pas l’opérer, c’est mon fils”. Plus de 50% des gens vont bugger et penser qu’ils ont mal compris l’histoire. En fait, le médecin, c’est tout simplement sa mère. Alors certes, dans cette histoire le langage inclusif a encore pas mal de chemin à faire, mais le stéréotype de genre fait beuger beaucoup de gens dans la compréhension de cette histoire.

De même, dans cette même étude lorsqu’on présentait aux participants des phrases correspondant aux stéréotypes, plusieurs zones s’activaient comme les zones impliquées dans les relations sociales, mais aussi les zones de compréhension du langage qui se situent dans le lobe temporal derrière et en dessous de vos oreilles.

Un autre chercheur, le neuroscientifique Pascual Leone a mis en place une expérience démontrant le lien entre la linguistique et les stéréotypes. Les participants devaient classer le plus rapidement possible des mots de caractéristiques sociales comme “maigre”, “obèse”, “arabes”, “noirs” dans des catégories de jugement de valeur comme “feignant”, “bon”, “terroriste” etc. Les chercheurs ont découvert qu’en stimulant le lobe temporal, le lobe dont je vous parlais à l’instant qui s’occupe notamment de traiter le langage, et bien le mot "homme" était beaucoup moins relié à “sciences”. De même, le mot “arabe” par exemple était beaucoup moins associé à “terroriste” que lorsque l’on n’activait pas cette zone.

Ces expériences déboussolantes, mettent en avant le fait que certains stéréotypes sociaux ont tellement été systémiques et sociétaux qu’ils en sont profondément ancrés dans certains cerveaux.

On l’a compris, les stéréotypes sont profondément ancrés dans le fonctionnement du cerveau. On sait qu’ils influencent nos prises de décisions, nos comportements, nos opinions, mais jusqu’à quel point les stéréotypes impactent-ils notre vision du monde ?

Les stéréotypes sont tellement puissants qu’ils peuvent modifier jusqu’au système visuel de notre cerveau et nous faire croire qu’un individu est conforme à nos préjugés, alors qu’en réalité, et bah il ne l’est pas du tout. L’étude dont je vais vous parler a été menée en 2018 par Ryan Stolier et Jonathan Freeman, tous deux chercheurs en neurosciences à l’université de New York. Ils voulaient regarder si les associations stéréotypiques les plus courantes aux États-Unis (les hommes sont agressifs, les noirs encore plus, les femmes sont douces, les asiatiques efféminés, etc..) pouvaient impacter la vision qu’on a de ces personnes. Pour cela, ils ont réuni une quarantaine de participants qui avaient pour tâche de regarder des visages défiler à l’écran d’hommes et de femmes, blancs/blanches, noirs ou asiatiques, heureux/heureuses ou énervés, et devaient en 500 millisecondes, choisir entre deux mots pour les caractériser : noir ou blanc, heureux ou en colère, homme ou femme etc. Résultat ? Leur premier réflexe se portait quasi systématiquement vers la réponse la plus stéréotypée même si l’image ne reflétait en rien leur choix ! Donc les hommes noirs étaient systématiquement considérés comme en colère alors même que certains souriaient, les visages de femmes étaient spontanément jugés comme heureux alors même que certains exprimaient de la colère, etc etc. Vous avez compris l’idée.

Pendant tout le temps de l’exercice, un IRM surveillait l’activité cérébrale d’une zone du lobe temporal qu’on appelle “gyrus fusiforme” qui s’occupe de la représentation des visages et de leur catégorisation sociale. L'activité cérébrale générée par la vision d'un visage d'homme noir était la même que celle suscitée par des visages en colère. Ce qui signifie que le cerveau peut littéralement nous faire voir ce qui n'existe pas et que les stéréotypes peuvent venir court-circuiter notre perception à notre insu.

Les stéréotypes sont aussi tellement puissants qu’ils peuvent impacter notre vie. Des chercheurs de l’université de Toronto ont montré que les personnes âgées ayant une vision négative de la vieillesse réussissaient systématiquement moins bien aux tâches de mémoire et d’audition et avaient beaucoup moins confiance en leurs capacités cognitives.

Là se termine notre épisode sur les stéréotypes. A retenir donc que les stéréotypes ne sont pas que néfastes. Certains sont utiles au cerveau afin que nous puissions agir, penser, décider, bouger, vivre quoi. Les stéréotypes sont souvent des idées, des pensées déjà définies qui surviennent bien avant que l'esprit critique ne se mette en branle, et bien avant que nous ayons une chance de nous corriger ou de réguler notre comportement ou décision. Ces croyances peuvent littéralement venir modifier notre perception de ce qui nous entoure et impacter nos capacités cognitives à long terme. Quant aux stéréotypes sociaux néfastes, ces derniers sont si ancrés dans le cerveau qu’ils sont affiliés à la langue, à la syntaxe. Le travail pour les déconstruire exige donc un effort individuel, groupal et sociétal.


Sources bibliographiques :


  1. Maddalena Marini, Mahzarin R. Banaji, Alvaro Pascual-Leone. (2018). Studying Implicit Social Cognition with Noninvasive Brain Stimulation. Trends in Cognitive Sciences.

  2. Proverbio, A. Orlandi, A. (2017). Electrophysiological markers of prejudice related to sexual gender.

  3. Kubota, J.T., Phelps, E.A. (2015). Exploring the Brain Dynamics of Racial Stereotyping and Prejudice

  4. Stolier, R. Hehman, E., Keller, M. &co. (2018). The conceptual structure of face impressions.

  5. Chasteen, A. L., Kang, S. K., & Remedios, J. D. (2012). Aging and stereotype threat: Development, process, and interventions.

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