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  • Anaïs Roux

Episode 15 | Celui où on parlait de l'ASMR




Hello les neurosapiens !


J’espère que vous allez bien. Je vous retrouve aujourd’hui avec un thème que j’ai déjà commencé à aborder sur Instagram, mais qui m’a et vous a tellement plu que j’ai voulu en faire un épisode à part entière. Ce sujet, c’est l’ASMR, ou "réponse autonome sensorielle culminante » en français. L'ASMR se retrouve dans des vidéos youtube où on regarde et écoute une personne qui chuchote, tapote ou caresse des objets, qui brosse les cheveux d’une autre personne, masse ou mâchouille quelque chose, la bouche collée au micro.


Pour beaucoup de personnes, les vidéos d’ASMR engendrent une sensation interne de relaxation profonde que beaucoup décrivent comme une sensation de chaleur et de fourmillement qui se propage de la tête à la nuque, aux épaules et parfois dans tout le corps. Elles déclarent que ces vidéos les aident à s’endormir, et qu’elles atténuent leur sentiment de stress. Mais pour une autre partie des gens, c’est une tout autre histoire. Ces vidéos ASMR sont juste inécoutables tellement la sensation provoquée est désagréable. Je cite deux commentaires qui ont été laissés sur le post Instagram, Les chroniques de Calliope dit “C’est quelque chose que j’ai du mal à comprendre ! Ces sons sont insupportables pour moi, suis-je normal ?” ou encore La Septième Expression dit “Personnellement, ça fait des fourmillements en effet, mais je les trouve très désagréables et je ne supporte pas ce genre de vidéo”. Alors, oui, vous êtes complètement normaux, et il y a une explication au pourquoi certaines personnes ADORENT et pourquoi d’autres DÉTESTENT. L’ASMR ne laisse pas indifférent, c’est tout ou rien.


On entend souvent le terme “brain orgasm” ou “orgasme de cerveau” pour décrire la sensation que procure l’ASMR. Mais en vrai, ce terme est confusant et faux, car si vous avez écouté l’épisode de Neurosapiens Celui qui avait un orgasme vous comprendrez qu’il y a d’énormes différences entre un cerveau sous ASMR et un cerveau sous réel orgasme.


Bref, l’engouement pour l’ASMR est énorme, Il y a plus de 13 millions de vidéos ASMR et c’est le 3ème mot le plus recherché sur Youtube. Mais étrangement, peu de neuroscientifiques se sont penchés sur le sujet. Je vais vous partager dans cet épisode quelques études ayant abordé le sujet. Allez let’s go !




Pour commencer, on va s’intéresser aux effets corporels de l’ASMR. Quand on écoute les fans d’ASMR, beaucoup disent qu’il est difficile de poser des mots sur la sensation qu’ils ressentent. Alors Giulia Poerio, une psychologue de l’université de Sheffield en Angleterre s’est posée la question suivante : l’ASMR a-t-elle un effet physiologique démontrable ?


Elle a mené une première étude qui consistait à faire regarder à mille personnes trois vidéos contenant des déclencheurs d’ASMR comme des chuchotements ou des bruissements. Les participants indiquaient ensuite s’ils se sentaient joyeux, énervés ou détendus. Mais ce que les participants ne savaient pas, c’est que parmi les trois vidéos se trouvait une vidéo de contrôle, qui certes ressemblait aux clips ASMR, mais n’avait aucun déclencheur.

Les réponses des participants ont montré que l’effet de relaxation était nettement moins important pour la vidéo contrôle sans déclencheur. Le phénomène ASMR est bien démontrable chez les personnes qui y sont sensibles.


Mais comment cet état de relaxation s’exprime dans le corps ? Cette fois-ci, Giulia Poerio a armé une centaine de personnes de capteurs qui mesuraient leur fréquence cardiaque et leur conductance cutanée. Pour info, la conduction cutanée c’est l’activité électrique enregistrée sur le dessus de la peau. Le niveau de conduction de la peau est très dépendant de nos états émotionnels notamment. Les résultats ont montré que, pendant qu’ils regardaient les vidéos, leur cœur battait en moyenne plus lentement de trois battements par minute. Chose importante : les méthodes de relaxation classiques obtiennent des résultats comparables ! Aussi, la chercheuse a aussi remarqué que la conductance cutanée augmentait sous l’ASMR et que les pupilles se dilataient. Ces deux réactions témoignent d’une stimulation sensorielle forte de l’ASMR. Donc pour résumer, avec l’ASMR, la personne atteint un fort niveau de relaxation tout en étant fortement ouverte aux stimulations sensorielles. Ça ressemble à une sorte de méditation, de présence à soi exacerbée.


Maintenant je vous propose qu’on aille voir du côté du cerveau. Que se passe-t-il dans le cerveau des personnes qui apprécient l’ASMR ?



Pour cette partie-là, je vais essentiellement me concentrer sur les personnes qui réagissent positivement à l’ASMR. Comment réagit leur cerveau à l’écoute de sons ASMR ? Pourquoi leur opinion à ce sujet est si dithyrambique ? mot compte triple.


En 2018, pour la toute première fois, des chercheurs ont étudié la réaction en temps réel du cerveau à l’écoute de sons ASMR. Ils ont particulièrement remarqué quatre réactions pouvant expliquer un tel sentiment de bien-être.


Premièrement, ils ont remarqué que les régions liées à la récompense et au plaisir s’activaient. Les chercheurs ont observé une activation des noyaux accumbens libérant alors de la dopamine et favorisant le sentiment de plaisir. Vous avez déjà entendu parler des noyaux accumbens si vous avez écouté l’épisode Celui qui était addict, car ce sont eux-mêmes qui sont impliqués dans la dépendance aux drogues.


Ensuite, les régions liées à l’excitation émotionnelle s’activent. Et notamment une structure qu’on appelle insula. L’insula a notamment deux fonctions principales. Premièrement, elle vient réveiller les émotions en fonction de l’expérience sensorielle qu’on est entrain de vivre. Donc l’insula reçoit les infos sensorielles de l’ASMR, et va venir réveiller des sensations de détente, de relaxation. Puis, l’insula va faire remonter l’information relative à l’état du corps et nous rend cette info disponible. Grâce à l’insula, on prend conscience des réactions de notre corps. C’est un peu comme si l’insula faisait le job, et en plus nous faisait le feedback sur son job. Donc assez pratique comme structure.


Enfin, dernière découverte et non des moindres, le cerveau s’active comme lors d’un engagement social réel. Les chercheurs ont observé une activation dans le cortex préfrontal médian. Cette région du cerveau est associée à la conscience de soi, à la cognition sociale et aux comportements sociaux. Ce sentiment d’affiliation viendrait du chuchotement de l’ASMR, car il évoque une intimité particulière. Dans leur article, les auteurs comparent la réaction du cerveau face à l’ASMR à la réaction du cerveau lors de comportements de soins et de toilettage. C’est intéressant parce que cela vient soutenir l’hypothèse que les personnes qui font l'expérience de l’ASMR peuvent se sentir davantage connectées aux autres.

Cependant, ces résultats sont basés sur un échantillon de petite taille. Donc nous sommes aux prémisses des découvertes de l’impact de l’ASMR sur le cerveau. Il nous faut encore quelques études pour élaborer tout cela.

Une des questions que je trouve centrale concernant l’ASMR, c’est pourquoi certaines personnes sont absolument FAN, et pourquoi certaines personnes détestent ? Qu’est-ce qui va faire qu’on aime ou pas l’ASMR ? Je sais que c’est une question que vous vous posez aussi car ça a été le sujet de beaucoup de commentaires sur Instagram. Et bien fort heureusement pour nous, des études ont étudié ce phénomène.



L’ASMR est un état qui n’est pas expérimenté par tous. Tout le monde n’est pas capable de ressentir l’ASMR. Giulia Poerio, la chercheuse dont je vous parlais tout à l’heure, qui est vraiment LA chercheuse principale en ASMR, a pu découvrir que la sensibilité à l’ASMR se manifeste généralement dès l'enfance. Les premiers exemples couramment cités sont les picotements ressentis lors des contrôles anti-poux à l'école ou lors du jeu de devinette impliquant le corps comme « quelle lettre suis-je en train de tracer sur ton dos ? » Je sais pas si vous jouiez à ça, mais je me souviens que certaines personnes étaient ultra sensibles à ce jeu et frissonnaient tout le temps alors que d’autres personnes ne réagissaient pas énormément.


Alors, on ne sait pas encore complètement pourquoi certaines personnes sont plus sensibles que d’autres mais on a quelques pistes de recherche. Je vais parler ici des études menées par Beverley Fredborg et Stephen Smith de l’Université de Winnipeg et de Toronto au Canada. Et, spoiler alerte, il semblerait que le cerveau des personnes sensibles à l’ASMR fonctionnerait différemment sur 4 aspects.


Premièrement, il semblerait que les personnes sensibles à l’ASMR ont davantage tendance à vivre des expériences plus immersives ou plus captivantes. Elles auraient une capacité accrue à s’immerger dans leur imagination ou dans la fiction.

Deuxièmement, Fredborg et Smith ont montré que les personnes sensibles à l’ASMR obtenaient un score plus élevé au trait de personnalité « ouverture à l'expérience ». Ce trait de personnalité s’exprime par une forte imagination, une grande curiosité intellectuelle et une appréciation de l'art et de la beauté.

La troisième différence a été découverte en étudiant les images du cerveau de onze participants à qui l’on avait présenté des déclencheurs de l’ASMR, comparées aux résultats d’un groupe de contrôle qui n’était pas sensible à l’ASMR. Smith et Fredborg ont découvert que le réseau du mode par défaut était plus actif chez les personnes sensibles à l’ASMR. Ce mode “par défaut” du cerveau entre en jeu lorsque celui-ci n’a rien à faire. C’est le mode repos du cerveau quand vous ne faites rien, que vous regardez par la fenêtre, ou que vous attendez sans rien faire dans une salle d’attente. Le cerveau reste actif bien sûr, mais beaucoup moins que lorsque vous interagissez avec votre environnement ou lorsque vous êtes concentré sur une tâche par exemple. Smith et Fredborg ont fait ici l’hypothèse que chez les personnes sensibles à l’ASMR, le cerveau continue d’échanger des informations de manière particulièrement dynamique, même au repos. Beaucoup plus que chez les personnes non réceptives à l’ASMR. C’est une piste intéressante mais comme la recherche ne porte que sur 11 personnes, il en faut d’autres pour valider complètement cette trouvaille.

Et enfin, 4ème et dernière particularité des cerveaux appréciant l’ASMR : Fredborg et Smith ont découvert que les personnes sensibles à l’ASMR ont des réseaux neuronaux moins distincts et plus intriqués que les autres. Ce qui suggère que leur forte réaction face aux vidéos ASMR serait dû à une capacité réduite à réprimer les réponses émotionnelles résultant des stimulations sensorielles. Cette trouvaille concorde avec ce que je vous disais tout à l’heure concernant l’insula. L’insula crée les réactions émotionnelles face à une expérience sensorielle. Et chez eux, l’insula carbure. Impossible de la réprimer, donc les réponses émotionnelles sont beaucoup plus fortes que la moyenne.

Ce résultat est super intéressant, parce que cela suggère que globalement, les personnes sensibles à l’ASMR intègre plus fortement que la moyenne les informations sensorielles provenant du monde extérieur : les images, les sons, les odeurs etc. Cela peut donner l’impression de se laisser envahir par les informations qui nous entourent, certes, mais cela signifie aussi vivre des expériences émotionnelles positives beaucoup plus intensément. Par exemple, ce sont des personnes qui ont souvent la chair de poule ou les larmes aux yeux en écoutant de la musique, ou qui s’émerveillent facilement devant un paysage ou une œuvre d’art. , mais, mais, cela veut aussi dire qu’ils sont plus sensibles aux expériences sensorielles négatives, comme le fait de détester entendre quelqu’un croquer dans une pomme ou mâcher à côté de soi. C’est ce qu’on appelle la misophonie, la haine du bruit produit par les autres.


Pour terminer cet épisode, on va aborder la question de l’utilité thérapeutique de l’ASMR. Actuellement, les recherches portant sur l’ASMR cherchent à découvrir comment on pourrait l’utiliser en tant qu’outil pour aider à la guérison de certains troubles psychiques comme la dépression.

En effet, le caractère médical de l’ASMR chez certaines personnes est indéniable. Lors d’une étude menée par Emma Barrett, une chercheuse anglaise, sur 500 personnes sensibles à l’ASMR, 98% en écoutent pour se détendre, 82% pour s’endormir et 70% pour gérer leur stress.

Cependant, l'un des obstacles à l'utilisation de l'ASMR comme outil thérapeutique est le fait que certaines personnes n'en font pas du tout l'expérience, tandis que d'autres ne la vivent qu'en réponse à certains déclencheurs ou dans certaines situations. Donc pour en faire un outil thérapeutique, il faut réussir à déterminer les conditions dans lesquelles l’ASMR est le plus fort et surtout le plus fiable. Et là seulement, nous pourrons regarder si l’ASMR fait ses preuves pour aider à guérir.


Et voilà, l’épisode sur l’ASMR touche à sa fin. J’espère qu’il vous a plu et que vous avez appris plein de nouvelles choses. En tout cas à retenir de cet épisode : l’ASMR induit bien un état corporel particulier qui ressemble fortement à celui d’un état méditatif. Il provoque plusieurs réactions cérébrales comme le plaisir, l'excitation émotionnelle, mais aussi la connexion à l’autre. Et enfin, il existerait des différences cérébrales notables entre une personne qui apprécie l’ASMR et une autre qui n’apprécie pas.

Merci beaucoup de votre écoute ! Si vous avez aimé l’épisode et que vous appréciez Neurosapiens, je vous invite à mettre 5 étoiles et un commentaire sur Apple podcast en me racontant ce qui vous a particulièrement plu dans cet épisode. Le prochain épisode est dans deux semaines et en attendant vous pouvez me retrouver sur l’instagram neurosapiens.podcast.

A bientôt !


Sources bibliographiques :

  1. Lochte, C., Guillory, S., Richard, C., Kelley, W. (2018). An fMRI investigation of the neural correlates underlying the autonomous sensory meridian response (ASMR).

  2. University of Sheffield “Brain Tingles: The Physiological Benefits of ASMR.” NeuroscienceNews. NeuroscienceNews, 22 June 2018.

  3. Poerio, G. (2018). More than a feeling: Autonomous sensory meridian response (ASMR) is characterized by reliable changes in affect and physiology

  4. Seojin, L. Jooyeon, K. Sungho, T. (2020). Effects of Autonomous Sensory Meridian Response on the Functional Connectivity as Measured by Functional Magnetic Resonance Imaging

  5. Smith, S., Fredborg, B., Kornelsen, J. (2017). An examination of the default mode network in individuals with autonomous sensory meridian response (ASMR)

  6. Valtakari, N. (2019). An eye-tracking approach to Autonomous sensory meridian response (ASMR): The physiology and nature of tingles in relation to the pupil

  7. Fredborg, B., Clark, J. (2017). An Examination of Personality Traits Associated with Autonomous Sensory Meridian Response (ASMR)

  8. Janik McErlean AB, Osborne-Ford EJ. (2020). Increased absorption in autonomous sensory meridian response.

  9. Smith SD, Fredborg BK, Kornelsen J. (2019). A functional magnetic resonance imaging investigation of the autonomous sensory meridian response.

  10. Barratt EL, Davis NJ. (2015). Autonomous Sensory Meridian Response (ASMR): a flow-like mental state.


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