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  • Anaïs Roux

Episode 17 | Celui où on parlait de la paresse


neurosciences, cerveau, paresse
Cerveau et paresse


Bonjour tout le monde ! Aujourd’hui, je vous ai préparé un épisode qui n’aborde pas une situation du quotidien, mais plutôt une croyance qu’on a sur le cerveau, une croyance que les scientifiques ont aussi longuement eu. Pendant très longtemps, on a étudié le cerveau pour comprendre son intelligence. On a étudié ses facultés sous tous les angles, et on pensait que le but du cerveau était d’être le plus performant possible. On pensait le cerveau perfectionniste, toujours à donner le meilleur de lui-même.

En gros, on pensait que dans une salle de classe remplie de nos organes, le cerveau était le petit chouchou de la classe, assis tout devant, tout le temps entrain de lever la main et surtout qui travaille d’arrache-pied et se donne à fond dans les révisions.

Et puis, depuis quelques années, hé bien les neuroscientifiques révisent leur copie. Et si finalement, le cerveau était l’élève au fond de la classe près du radiateur, qui travaille le strict minimum histoire d’avoir la moyenne et basta ? Et si l’objectif du cerveau était de limiter constamment ses dépenses d’énergie ? Et si finalement, notre cerveau était juste complètement, absolument, fondamentalement paresseux ?


Je vous le racontais sur l’Instagram de Neurosapiens, en mars dernier se tenait la semaine du cerveau. Durant cette semaine-là, de nombreuses conférences ont eu lieu et je vous avais promis de vous parler des conférences que j’avais trouvées les plus intéressantes. Et bien en voilà une ! J’ai pu assister à la conférence donnée par Valentin Wyart, chercheur et conférencier en neurosciences, où il traitait de cette fameuse paresse du cerveau. Comment finalement le cerveau agit-il pour qu’on le dise paresseux ? Comment nous cache-t-il ses limites et comment réussit-il à sans cesse économiser de l’énergie et faire le moins possible ? Je vous raconte tout ça dans cet épisode !



Notre cerveau est partisan du moindre effort. Ou plutôt, dirons-nous que l’objectif du cerveau est d’économiser un maximum d’énergie, ce qui le fait passer pour un gros feignant. Si le cerveau cherche à économiser de l’énergie, c’est parce que réfléchir a un coût. C’est Todd Vogel qui l’a mis en avant en 2020 dans une étude où il demandait aux participants ce qu’ils préféraient : faire un exercice qui demande de la concentration OU recevoir une sensation de brûlure sur le bras. Plus l’exercice de concentration proposé était difficile, plus les participants préféraient recevoir une brûlure sur le bras. Pour le cerveau, c’est l’économie à tout prix ! Nous allons voir comment différentes facultés cognitives (comme l’attention, la prise de décision ou le raisonnement) semblent motivées par une même économie de ressources cérébrales.



Alors, comment le cerveau économise-t-il de l’énergie à travers l’attention ? On va prendre l’exemple de l’attention visuelle. Et pour ça, je vais vous parler d’une vidéo de test d’attention sélective développée par Simons & Chabris en 1999. Si vous ne voyez pas du tout de quoi je parle, je vous invite à aller la regarder avant de continuer l’épisode, ce sera plus intéressant pour vous. Je vous mets le lien en description de l’épisode. Pendant ce test aussi appelé “le test du gorille”, on demande au spectateur de compter le nombre de passes que se font les joueurs habillés en blanc. Les joueurs se passent la balle, vous comptez les passes puis le jeu s’arrête. On vous demande combien de passes vous avez comptées. Puis on vous demande si vous avez vu le gorille ? En effet, pendant que le jeu se déroulait, une personne déguisée en gorille noir se balade entre les joueurs. Et bien plus de 50% des gens n’ont pas vu le gorille, parce que l’attention était centrée sur les joueurs blancs. Tandis que le gorille est noir. Alors que lorsqu’on demande aux personnes de compter les passes des joueurs habillés en noir, 83% des gens remarquent le gorille. Donc, lorsque nous sommes concentrés sur une chose, le cerveau va filtrer l’information en fonction de ce qu’il recherche. Il va se concentrer sur l’information souhaitée et flouter tout ce qui l’entoure, ne pas traiter le reste. En effet, à la demande du cortex frontal qui régule l’attention, les neurones visuels vont eux-mêmes inhiber leur activité sur les éléments visuels qui ne correspondent pas à ce qu’on cherche.


Cette capacité à ne pas traiter ce qu’on ne cherche pas, est-elle un avantage volontaire ou une limite involontaire ? Cette technique de sélectivité qu’on dit incroyable, avantageuse, capacité extraordinaire du cerveau à être concentré, est en fait une technique d’économie de ses ressources. L’attention va venir focaliser les ressources limitées du cerveau sur ce qui a le plus de chance d’être important, quitte à ignorer le reste. Être attentif à absolument tout est beaucoup trop coûteux en énergie pour le cerveau. Il doit donc être sélectif.

Cela explique pourquoi il est difficile pour l’homme de faire plusieurs choses à la fois comme conduire en envoyant un sms. Quand vous envoyez un sms, le cerveau mobilise son attention et énergie sur la rédaction du sms, et va venir flouter toutes les autres informations sensorielles qui vous entourent, car ce sont pour lui des distractions qui lui coûteraient trop d’énergie, quand finalement le but est la rédaction d’un sms.



Deuxième élément qui nous montre que le cerveau est un petit paresseux en constante recherche d’économie d’énergie. Je vous parlais de la théorie du cerveau bayésien dans l’épisode 10 de la saison 1 sur le narcissisme. C’est une théorie de plus en plus validée et que j’adore sur la façon dont notre cerveau perçoit le monde. Selon cette théorie, le cerveau fait constamment des prédictions sur ce qui va arriver, sur la base de ce qui s’est déjà passé, mais aussi sur la base de notre histoire, nos croyances, nos valeurs, etc. Chaque seconde, le cerveau va prédire ce qu’on va vivre. Pourquoi notre cerveau fait ça ? Il est facile de penser que ce système est un trait de génie qui nous permet d’anticiper notre quotidien et de rentabiliser un peu tout ce qu’on a vu et appris.

Mais le fait est qu’avec cette façon de fonctionner, on ne conscientise réellement que les choses qui viennent différer de nos prédictions. Lorsque ce qui se passe concorde avec nos prédictions, roule ma poule. Mais lorsque ça ne colle pas, nous le remarquons tout de suite grâce à une émotion qui est en fait un message : la surprise ! La surprise est un appel au réveil pour que notre conscience soit plus engagée dans le quotidien et fasse son travail. Le travail de la conscience sera alors de traiter la surprise et d’agir dessus ou bien d’intégrer l’élément de surprise à nos croyances du monde. Par exemple. Vous rentrez chez vos parents dans la maison familiale où vous avez grandi. Parce que vous y avez vécu, vous avez intégré des façons de s’y comporter, vous avez intégré la décoration du salon, le placement des couverts dans la cuisine, le fait qu’après le dîner, votre père va toujours fumer une cigarette dehors. Vous arrivez chez vos parents, vous prenez l'apéro, tout se passe bien. Mais au moment de rentrer dans la cuisine pour préparer le dîner, ça vous saute aux yeux. Le tableau au-dessus de la table n’y est plus. Votre cerveau avait prédit une certaine vision de la cuisine et le tableau manquant vient contredire votre prédiction. Réveil de la conscience. Tandis que le fait que le micro-onde soit toujours à la même place n’a absolument pas réveillé votre conscience. Vous ne vous êtes pas dit “Tiens, le micro-ondes est toujours ici, c’est marrant ça”. Non, pas du tout.


Notre cerveau ne va coder que l’inattendu afin d’économiser des ressources cérébrales qu’il n’est pas nécessaire d’utiliser. Votre cerveau a un peu la flemme de traiter 1000 fois la même information. Il l’intègre donc dans ses modèles et basta il ne s’en occupe plus.

3ème élément nous indiquant le côté paresseux / je-fais-le-strict-minimum du cerveau. La façon dont nous prenons des décisions. Le cerveau adopte des modes de fonctionnement différents pour des décisions sûres et des décisions incertaines.

Nous appelons une décision sûre, une décision où nous savons exactement quelles en seront les conséquences ou encore comment nous allons devoir réagir, nous comporter.

La plupart du temps, ces décisions sûres sont limite inconscientes. On va faire telle action, prendre telle décision ou avoir tel comportement sans y avoir réfléchi pendant des heures. Comme si cette décision "apparaissait", elle est facile. Par exemple, répondre à l’équation 2+2, réciter l’alphabet, ouvrir une porte, aller conduire une voiture sur une route déserte. C’est donc une façon de fonctionner du cerveau qui est automatique et nous prend très peu d’énergie.

En revanche, parfois, nous allons être face à des décisions difficiles et incertaines, pour lesquelles les conséquences et comportements en résultant sont imprévisibles. Dans cette situation, on pourrait se dire que le cerveau va là, tout donner, anticiper et prévoir absolument toutes les situations. Il sort du mode automatique des décisions sûres, et va travailler ardemment. Sauf que, c’est faux. Là encore, le cerveau va faire preuve de paresse en faisant le strict minimum. Comment ? Et bien, en restant approximatif en situation d’incertitude. Il va faire des calculs imprécis sur les conséquences des décisions. Pourquoi est-ce un avantage que le cerveau soit approximatif en situation d’incertitude ? Car des calculs imprécis vont permettre de s’adapter mieux et à faible coût face à des situations nouvelles et non anticipées. Cette faculté permet au cerveau d’être résilient face à ce qu’il n’aura pas anticipé et face à l’inconnu.



Pour finir, voici un 4ème élément qui nous indiquerait que le cerveau tend à la paresse. Les mouvements physiques. Nous avons une tendance naturelle à éviter les efforts. C’est le cas cognitivement comme on vient de voir, nous allons très aisément au plus facile et au plus automatique pour dépenser le moins d’énergie, mais ça se répercute aussi physiquement.


Pour cela, je vais vous parler d’une expérience réalisée par Boris Cheval, chercheur en neuropsychologie de la santé à l’université de Genève, en Suisse, et de Matthieu Boisgontier, aussi chercheur en neurosciences à l’université de la Colombie Britannique (UBC), au Canada. Dans cette expérience, les participants devaient prendre le contrôle d’un avatar sur un ordinateur. Dans un premier temps, leur tâche consistait à rapprocher cet avatar le plus rapidement possible d’images représentant une activité physique (course à pied, vélo, natation, etc.) et de l’éloigner d’images représentant une activité sédentaire (lecture, télévision, hamac, etc.). Puis dans un second temps, les participants devaient faire l’opposé, c'est-à-dire rapprocher le plus rapidement possible l’avatar vers les images de sédentarité et l’éloigner des images d’activité physique.


Les résultats de l’expérience étaient les suivants : au niveau du comportement, les participants étaient en général plus rapides à éviter les images de sédentarité que les images d’activité physique. Et plus les participants étaient sportifs, plus c’était le cas. Ces résultats confirment donc que les participants ont l’intention d’être actifs, ils ont l’envie d’aller vers le sport.


Cependant, quand on regarde l’activité du cerveau durant l’expérience, c’est une tout autre histoire. En effet, pour s’éloigner des images de sédentarité, le cerveau devait faire appel à plus de ressources énergétiques, il devait beaucoup plus travailler. Cette envie d’aller vers l’activité physique a donc un coût. Et ce coût est largement moindre lorsqu’on va vers des activités sédentaires.


Lorsque la personne allait vers les images d’activité sportive, deux zones cérébrales s’activaient fortement. Premièrement, une zone située dans le lobe frontal et impliquée dans la gestion des conflits. Le conflit ici semble donc être entre la volonté de s’éloigner des images de sédentarité et le fait d’y être attiré naturellement car faible en dépense énergétique. Une deuxième zone du lobe frontal s’activait aussi et pas des moindres ! Celle permettant d’inhiber les comportements automatiques ! Autrement dit, le fait d’aller vers les activités sédentaires est un automatisme ! Et aller vers des activités sportives nécessite de lutter contre un automatisme et donc de dépenser beaucoup d’énergie. Ces résultats étaient présents quelque soit le niveau sportif de la personne. Donc cette dynamique est aussi présente chez les grands sportifs !



Nous venons donc de voir que le cerveau est un expert du compromis, un partisan du moindre effort, et ce, dans pleins de domaines différents : lorsqu’il s’agit d’être attentif à quelque chose, de prédire notre quotidien, d’analyser notre environnement, de prendre une décision mais aussi lorsqu’il s’agit d’activités sportives. Ici je n’ai parlé que de 4 grands domaines, mais bien sûr, cette théorie du cerveau paresseux et encore aujourd’hui étudiée par de nombreux chercheurs en neurosciences, donc il se peut qu’on découvre encore plein d’autre domaines où le cerveau opte pour le comportement du strict minimum.


Je trouve cette vision du cerveau paresseux très rigolote à vrai dire, mais si j’y réfléchis, elle me turlupine aussi parce que le cerveau, et bien j’en suis fan. Je le trouve brillant. Et je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il doit y avoir une raison pour laquelle le cerveau est partisan du strict minimum. Pour moi ce comportement paresseux est finalement très intelligent. Car en fonctionnant comme cela, le cerveau consomme déjà 20% de l’énergie totale de votre corps. Ce qui est déjà énorme pour un organe qui n’occupe que 2% de son poids. Alors imaginez s’il fonctionnait tout le temps à plein régime. Selon les biologistes spécialisés dans l’évolution, les espèces dépensant le plus d’énergie au quotidien meurent plus vite que les animaux ayant une tendance naturelle à économiser de l’énergie.


Mais ce côté économe du cerveau a forcément des inconvénients. Par exemple, s’il fonctionne le plus souvent en mode automatique et économie d’énergie, alors il sera le plus souvent partisan du moindre effort. Face à une question, nous aurons facilement tendance à aller chercher la réponse sur Google, plutôt que de chercher dans sa mémoire. Ou encore à activer le GPS plutôt qu’à utiliser une carte ou suivre les panneaux. Ou encore succomber aux stéréotypes.


Il est important d’être conscient de cet instinct un peu paresseux car parfois ce n’est pas pour notre plus grand bien. Un comportement qui sera coûteux en énergie sur le court terme aura en fait très souvent des conséquences positives sur le long terme. Par exemple, si on reprend les exemples que je viens de citer sur Google et le GPS, et bien ne pas succomber à ces automatismes permet d’entretenir la mémoire, de ralentir le vieillissement cérébral, de renforcer les réseaux de neurones. Idem, on sait très bien l’apport positif d’aller faire du sport, même si c’est plus coûteux en énergie que de rester dans son canapé. Donc je ne pense pas qu’il faille systématiquement aller au comportement le plus coûteux en énergie, ce serait trop fatiguant, mais je pense qu’il y a un équilibre à trouver. Conscientiser cette tendance et se dire volontairement “non, là je ne vais pas chercher sur Google, je vais faire travailler ma mémoire pour la renforcer”, c’est déjà un bon début. Ces comportements demandent de sortir de sa zone de confort, mais ne dit-on pas que la vie se trouve en dehors de sa zone de confort...




SOURCES

  1. Webinaire Le cerveau paresseux, surprenant moteur de l’intelligence humaine - Valentin Wyart (DEC, ENS), SDC21

  2. Carlos E. Perez - Artificial Intuition and the Deep Learning Playbook

  3. Luke C. Strotz, Erin E. Saupe, Julien Kimmig and Bruce S. Lieberman (2018).Metabolic rates, climate and macroevolution: a case study using Neogene molluscs. (Les espèces qui survivent sont celles qui dépensent le moins d’énergie)

  4. Todd A Vogel, Zachary M Savelson, A Ross Otto, Mathieu Roy. 2020. Forced choices reveal a trade-off between cognitive effort and physical pain

  5. Michael A. Cohen, Thomas L. Botch, and Caroline E. Robertson. 2020. The limits of color awareness during active, real-world vision

  6. Narcisse P. Bichot, Rui Xu, Azriel Ghadooshahy, Michael L. Williams & Robert Desimone. (2019). The role of prefrontal cortex in the control of feature attention in area V4.

  7. Daniel Kahneman. 2011. Système 1, Système 2. Les deux vitesses de la pensée.

  8. Cheval, B. Boisgontier, M. Le syndrome du paresseux. 2020. Dunod.

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