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  • Anaïs Roux

Episode 18 | Celui où on parlait de l'intuition


cerveau, neurosciences, intuition
Cerveau et intuition


Hello ! Bienvenue dans ce nouvel épisode de Neurosapiens ! Je suis ravie de vous retrouver cette semaine pour un épisode qui portera sur l’intuition. Pour écrire cet épisode, je me suis majoritairement appuyée sur un livre qui est une de mes bibles depuis plusieurs années : Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, écrit par Daniel Kahneman, psychologue et économiste. Ce livre est tellement gros et lourd qu’il peut servir de cale porte, mais ce serait fort dommage car je trouve que c’est un des meilleurs livres à lire en tant que psychologue pour comprendre le raisonnement et les décisions humaines. Je vous parlerai de son contenu un peu plus tard.

Cette semaine, je vais donc parler de l’intuition. Vous la connaissez cette sensation qu’est l’intuition. Celle-ci a une place plus ou moins importante chez chacun d’entre nous. Certains en ont beaucoup, d’autres peu, et certains s’y fient et d’autres beaucoup moins. Selon le psychologue Américain Gary Klein, neuf décisions sur dix sont prises sur une base intuitive ! Et 82 prix Nobel sur 93 ont fait part de la part importante de leur intuition dans leurs découvertes. Bref, l’intuition semble partout, qu’on s’en rende compte ou non, et qu’on le veuille ou non.


Lorsqu’on entend parler de l’intuition, on entend souvent des histoires incroyables, comme des citations de survivants de catastrophes qui disent “une voix m’a dit ce jour-là de ne pas y aller…”. Quand on regarde sur internet les mots les plus souvent reliés à intuition, on trouve medium, magie, super pouvoir ou encore 6ème sens. Pour beaucoup l’intuition manque tellement de logique, elle est tellement dure à expliquer, qu’on pense que c’est quelque chose de non scientifique.

Et pourtant l’intuition, tout le monde l’expérimente. Elle est présente dans notre quotidien à tous. En effet, elle n’est pas du tout un 6ème sens, elle est tout simplement un fonctionnement cognitif. Elle est d’ailleurs un de nos deux fonctionnements cognitifs du quotidien. Mais j’y reviendrai.

Dans cet épisode, je n’aborderai pas les moments d’intuition incroyable qui arrive à 1 personne sur 1 million comme “Je sentais que je ne devais pas aller dans ce bateau” et bim le bateau coule. Je vais plutôt aborder l’intuition qu’on connaît tous, qu’on vit tous. Celle-ci qui te fait écrire la bonne réponse à une question lors d’un examen sans y réfléchir. Celle qui te fait dire qu’il faut choisir ce candidat-là et pas un autre pour un recrutement, mais “tu ne saurais expliquer pourquoi”, ou encore celle qui pour un sportif lui fait dire “je sentais qu’il fallait que je lance la balle à droite”.


Dans cet épisode je répondrai aux questions suivantes : Qu’est-ce que l’intuition ? D’où vient-elle ? Peut-on l’observer dans le cerveau ? Et peut-on systématiquement s’y fier ?




Alors commençons cet épisode, même si ça fait déjà 5 bonnes minutes que je déblatère, par définir ce qu’est l’intuition. On l’oppose souvent à la rationalité, aux faits. Car qui dit rationalité dit preuve, dit analyse. Mais qui dit que l’intuition ne se base pas finalement sur une analyse ?


L’intuition est la perception immédiate d’une réponse, d’une décision, sans l’aide du raisonnement. Pour Daniel Kahneman, l'auteur de Système 1, système 2, le livre dont je vous parlais en intro, l’intuition fait partie de nos deux systèmes de fonctionnement quand on doit prendre une décision. L’intuition est le système 1, rapide, émotionnel, automatique, souvent involontaire et surtout qui demande peu d’énergie psychique sur le coup. Ce système 1 s’oppose ou plutôt est complémentaire d’un Système 2, plus lent, réfléchi et logique. Ce système 2 mobilise de la concentration, de la réflexion et du raisonnement pour construire un argumentaire justifiant une décision.


Le système 1 qu’est l’intuition, est donc une façon de prendre une décision de manière directe, sans raisonnement logique. L’idée, la solution, la réponse ou que sais-je nous vient à l’esprit en un claquement de doigts, sans y avoir réfléchi. L’intuition est un fort atout. Pour Christophe Haag, chercheur en psychologie à l’EMLyon, elle permet en seulement quelques secondes, de faire un rapide scan de la situation, de synthétiser les infos et de réagir vite. La première impression que vous avez de quelqu’un est basée sur l’intuition par exemple. Idem, quand vous allez à un entretien d’embauche et que dès le début vous vous dites “Je le sens pas”. Ou encore, vous êtes entrain de faire une rando et en quelques millisecondes vous savez qu’il faut prendre la route de gauche et pas celle de droite. Tout ça c’est de l’intuition. Mais de quoi est constituée cette intuition ? Ce n’est pas de la magie ou un élément mystique. Donc d’où vient-elle ?




D’où vient l’intuition ? Et bien, les décisions intuitives seraient fondées sur l’expérience. La majorité des expériences réalisées à ce sujet porte sur le sport ou les jeux comme les jeux d’échecs, car si vous écoutez les interviews des grands sportifs ou des grands joueurs d'échecs, vous les entendrez rarement justifier par A + B LE geste ou LE tir gagnant. L’action gagnante leur est juste apparue dans leur l’esprit. L’intuition semble très présente dans ces domaines. Et je ne peux m’empêcher de penser à ce moment dans Le jeu de la Dame :


[extrait]


La réponse d’Alma résume ici ce qu’est l’intuition : une réponse rapide et qui ne se trouve pas dans les livres. L’intuition n’apparaît que si elle a été préalablement entraînée par de longues années de pratique. L’intuition s’éduque, se façonne.

Je vais rester sur l’exemple du jeu d'échecs. Lorsqu’une personne s’entraîne et joue des tournois, elle va être exposée de façon répétée à de nombreuses stratégies, combinaisons et mouvements. Ces derniers vont constituer une sorte de base de données dans le cerveau de la personne. Des connexions vont se faire entre certains mouvements et leurs résultats. Et plus la personne va être confrontée à et réaliser ces mouvements, plus ces connexions vont être renforcées. Au début, on sera donc dans de l’apprentissage conscient, mais une fois qu’on aura vu et re-revu la scène, les connexions deviendront fortes, automatiques et seront accessibles rapidement. On passe alors dans l’inconscient et donc dans l’intuition.

Lors d’un match de foot, lorsqu’un joueur va tirer un penalty, il va tirer soit à droite, à gauche ou au centre. S’il réussit son penalty, il ne saura probablement pas pourquoi et mettra ça sur le dos de la chance ou de l’intuition. Mais c’est en fait le résultat de patterns inconscients stockés dans la mémoire à long terme et issus de l’apprentissage. Comme Fernand Gobet, psychologue et maître international d’échec le dit lui-même “L’intuition, ça se travaille à la sueur de notre front”.

Je vous propose maintenant qu’on aille directement voir dans le cerveau pour vérifier que l’intuition fait bel et bien appel à aux apprentissages et à la mémoire.


Alors, peut-on voir l’intuition jaillir dans le cerveau ? Bon déjà, les études nous ont bel et bien prouvé que l’intuition a une origine neurologique. Maintenant, allons voir en détails où ça s’allume pour regarder à quoi l’intuition fait appel.

Pour cela, on va s’appuyer sur plusieurs études menées sur le cerveau de joueurs de shogi en situation de jeu. Le shogi est un jeu de stratégie japonais similaire aux échecs, où il est aussi courant de dire que l’intuition est la clé de la victoire. Nous allons nous baser sur les études des chercheurs japonais Tanaka, Kuo et Wan dont vous trouverez les liens en description de l’épisode. Pour leurs expériences, ils ont donc choisi des joueurs se reposant beaucoup sur leur intuition. Ils ont notamment découvert 3 zones qui s’activaient fortement durant les “moments d’intuition”.

Premièrement, le précuneus qui est une petite zone du lobe pariétal qui se trouve dans la partie supérieure du cerveau. Cette zone est située entre vos deux hémisphères et est étroitement associée à la mémoire épisodique, c’est-à-dire la mémoire des faits et évènements vécus ainsi qu’au traitement visuo-spatial. La mémoire semble donc bien de la partie.

Ensuite, rentrerait en jeu le noyau caudé. Cette structure fait partie des ganglions de la base, une structure présente au cœur du cerveau. C’est une aire associée à l’apprentissage, à nos habitudes et aux comportements réflexes. Le noyau caudé nous permet de prendre des décisions rapides et quasiment automatiques basées sur les expériences ou les apprentissages antérieurs.

Et pour finir, une autre aire cérébrale s’active quasi systématiquement lorsque nous avons recours à l’intuition : c’est le cortex préfrontal ventro-médian. Cette zone est très importante dans les prises de décisions car elle y garde les informations concernant les conséquences émotionnelles de nos décisions antérieures. Elle nous permet de ne plus refaire les mêmes erreurs générant des émotions négatives et de reprendre les décisions nous ayant permis d’obtenir une belle récompense. Le cortex préfrontal ventromédian nous permet donc de faire une analyse et de prendre une décision extrêmement rapidement, en se basant sur nos expériences passées.

Donc ce qui est hyper intéressant ici, c’est que l’observation du cerveau lors de décisions intuitives confirment que l’intuition se base sur trois choses : 1/ les apprentissages et comportements réflexes, 2/ la mémoire des faits, des expériences passées et 3/ la mémoire des récompenses émotionnelles suite à des actions. L’intuition est donc un processus cognitif mais aussi émotionnel.


Terminons cet épisode avec une question qui revient régulièrement quand on parle de l’intuition. Peut-on s’y fier ? Est-elle toujours vraie ? Comme pour tout finalement, il y a du bon et du mauvais dans l’intuition.

Mais commençons par le positif. Quelques études s’accordent à dire que dans les situations où des décisions difficiles et complexes doivent être prises, la prise de décision intuitive est plus fiable que la prise de décision rationnelle et analytique. Ca paraît assez fou donc je vous ai choisi 2 études qui l’illustrent :

La première étude est celle de Samuel Gosling, psychologue à l’université du Texas. Dans son expérience, Gosling a fait visiter aux participants des chambres d’étudiants pendant quelques secondes. Ensuite, il leur a demandé de cerner les principaux traits de caractère de l’occupant. Après seulement quelques secondes de visite de la chambre, les participants décrivirent des personnalités proches du réel. Leurs premières impressions étaient donc la plupart du temps pertinentes.


La deuxième étude est celle du psychologue Ap Dijksterhuis publiée en 2006. Dans une de ces expériences, les participants devaient choisir en quelques minutes quelle automobile acheter parmi un choix de quatre qui leur était présenté. Pour cela, ils devaient prendre en compte quatre caractéristiques comme la consommation de carburant ou encore le volume du coffre. Lorsqu’on les laissait tranquille pour réfléchir, analyser et peser le pour et le contre, les participants prenaient une très bonne décision. Et lorsqu’on les dérangeait et qu’ils devaient prendre une décision à la hâte, à l’intuition, ils prenaient une mauvaise décision. En revanche, lorsqu’on reproduisait l’expérience mais cette fois-ci avec 12 caractéristiques à analyser et non 4, plus on leur laissait le temps de réfléchir, moins la décision était bonne et efficace. Seuls 25 % des participants se sont montrés capables de choisir la meilleure automobile. Alors que 60 % des participants ayant été distraits et n’ayant pas eu le temps de réfléchir ont réalisé le bon choix.

Il se trouve que cette étude avait fait grand bruit lors de sa sortie car les résultats étaient assez incroyables. Donc si vous cherchez intuition sur Google, vous tomberez dessus. Mais je vous mets en garde car depuis, aucun autre chercheur n’a réussi à la reproduire. Leurs résultats à eux étaient que l’intuition était tout aussi efficace que la pensée complexe pour prendre une bonne décision. Pas plus, pas moins. Dans tous les cas, l’intuition semble donc aussi fiable qu’une bonne réflexion, sauf que, l’intuition elle, fait gagner du temps.


Mais attention, qui dit rapidité, dit chemin de pensée automatique et donc raccourcis mentaux, biais et stéréotypes ! Et ça c’est le côté négatif de l’intuition. Si vous avez écouté l’épisode sur les stéréotypes, vous savez à présent qu’ils permettent au cerveau de fonctionner, vite, simplement et automatiquement. Et je me permets de m’auto-citer “Plus un choix vous paraît évident, plus il est basé sur des stéréotypes.” ça vous rappelle l’intuition ? Moi aussi. Force est de constater que nos décisions et comportements intuitifs ont souvent le risque d’être imprégnés de stéréotypes et à l’opposé de nos valeurs et de ce qu’on défend.

Aussi, qui dit automatismes, dit biais cognitifs qui entrent en jeu. Et pour ça le livre Système 1, système 2 est une pépite. Il reprend plusieurs biais cognitifs et regarde comment ils impactent nos décisions. Bref, je vais aborder l’étude de John Bargh, de l’université de New York, et Paula Pietromonaco, de l’université du Michigan, qui ont étudié l’impact du biais d’ancrage dans la construction de la fameuse “première impression”. Ils ont mis en avant que cette première impression était biaisée par toute une série de facteurs, notamment par tout ce que vous avez vécu ou vu juste avant. Dans leur expérience, les participants commençaient par regarder un écran où une série de mots s’affichait durant quelques millisecondes. Il était donc impossible de les voir consciemment, ils étaient comme des images subliminales : enregistrées par le cerveau mais pas traitées par la conscience. Cette liste de mots avaient une connotation hostile (« insulte, haine, coup de poing… »), ou une connotation neutre (« eau, nombre, gens… »). Puis, les participants devaient formuler un jugement sur une personne à partir d’une seule phrase sur lui ou elle, par exemple “  Adrien refuse de payer son loyer tant que le propriétaire n’aura pas repeint l’appartement”. Et bien, leur jugement était 20 % plus négatif à la lecture de cette phrase lorsqu’ils avaient d’abord été exposés à des mots menaçants, sans même en avoir conscience ! Mais la dynamique négative avait été ancrée, et celle-ci a influencé la première impression dite intuitive.


Notre épisode se termine ici. Avant de nous quitter, résumons ce que nous venons de voir. L’intuition n’est ni un 6ème sens, ni de la magie. Elle est un fonctionnement normal du cerveau et fait d’ailleurs partie des 2 modes de raisonnement que nous possédons : un rapide et automatique, c’est l’intuition et un autre plus lent, plus analytique et réfléchi. L’intuition se base sur des expériences passées, sur la mémoire et les apprentissages précédents. Et les différentes zones s’activant dans le cerveau lors d’une réponse ou comportement intuitif nous le prouve. De nombreuses études ont pu montrer que l’intuition était tout aussi fiable qu’un long raisonnement poussé pour prendre une décision complexe, mais attention car qui dit rapidité dit automatismes et biais ! Il est parfois donc intéressant de se pencher sur notre réponse intuitive et s’assurer qu’aucun biais ne s’y est incrusté.


Sources :

  • Kahneman, D. Système 1, Système 2, les deux modes de pensées.

  • Wan, X., Nakatani, H. (2011). The Neural Basis of Intuitive Best Next-Move Generation in Board Game Experts. Journal of Neuroscience.

  • Sadler-Smith, E., & Shefy, E. (2011). The intuitive executive: Understanding and applying “gut feel” in decision-making. Academy of Management Executive, 18(4), 76–91.

  • Thompson, V. A., Prowse Turner, J. A., & Pennycook, G. (2011). Intuition, reason, and metacognition. Cognitive Psychology, 63(3), 107–140.

  • Kuo, W. J., Sjöström, T., Chen, Y. P., Wang, Y. H., & Huang, C. Y. (2009). Intuition and deliberation: Two systems for strategizing in the brain. Science, 324(5926), 519–522.

  • Tanaka, K. (2018). Brain Mechanisms of Intuition in Shogi Experts. Brain nerve.

  • Gosling, S. (2002). A Room With a Cue: Personality Judgments Based on Offices and Bedrooms. Journal of Personality and Social Psychology, Vol. 82, No. 3, 379–398

  • Dijksterhuis A., Nordgren L. F. (2006). A theory of unconscious thought. Perspect. Psychol. Sci. 1 95–109.

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