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  • Anaïs Roux

Episode 2 | Celui qui avait un mot sur le bout de la langue

Dernière mise à jour : août 19





Vous la connaissez cette sensation insupportable d’avoir un mot sur le bout de la langue ? Cette frustration lorsque votre tante en plein repas de famille vous demande le nom de ce groupe hyper connu, américain là, mais si tu sais celui qui a rempli le stade de France y’a pas si longtemps ? Et toi t’es là “Ha oui ! Oui oui, raaah mais oui je sais attends j’ai leur nom sur le bout de la langue.” Tu sais que tu sais ce nom. Tu sais qu’il y a un c et un o au début ou un truc du genre, alors tu tentes au petit bonheur la chance des suites de syllabes “Come away”, “Co, ca.. calogero, non c’est pas ça… Co..lin… Cold… case” . Vous ne lâchez rien car vous savez que le moment où vous allez vous en souvenir est imminent.

Aucun indice ne semble vous aider à trouver. Et en plus, vous êtes excédé parce que vous savez que le nom qui vous échappe est connu. Vous connaissez super bien ce groupe car vous écoutez souvent leur chanson. Bref vous êtes dans la galère la plus totale et vous finissez par opter pour la solution du "Je laisse couler. Ça me reviendra plus tard quand j’y penserai pas” affirmez-vous. Et vous passez à autre chose, mais seulement au bout de quelques minutes, car même si vous ne le dites pas tout fort, vous continuez quand même à rechercher dans votre tête.


Mais alors pourquoi n’arrivons-nous pas à nous rappeler ces choses ultra évidentes et qu’on sait depuis longtemps ? Pourquoi d’un coup, vous avez la sensation de buter réellement sur le mot ? Que celui-ci est juste derrière une petite porte qu’il vous suffit d’ouvrir pour le retrouver ?


Dans cet épisode, nous allons regarder ce qu’il se passe dans notre cerveau lorsque nous avons un mot sur le bout de la langue. Ce phénomène arrive environ une fois par semaine chez des personnes jeunes, la fréquence augmentant avec l'âge, notamment à partir de 65 ans. Donc déjà on peut deviner que c’est lié à une zone ou fonction cérébrale qui dégénère avec l’âge.


Dans le jargon, le phénomène du mot sur le bout de la langue s’appelle une aphasie léthologique. Il nous vient du grecque ancien, de “lethe” qui signifie “oubli” et “logos” qui signifie “mot”. Pour l’anecdote, dans la mythologie grecque, Lethe était une des 5 rivières de l’enfer où les âmes des morts buvaient pour oublier tous leurs souvenirs terrestres.


Lorsqu'on a un mot sur le bout de la langue, on a tendance à s'en souvenir partiellement, et on peut déjà donner quelques informations dessus comme par exemple la première lettre ou syllabe, des lettres présentes dans le mot “je sais qu’il y a un i quelque part”, le nombre de syllabes, des informations factuelles sur le mot manquant “Oui, ils ont gagné un Grammy Award l’année où ils sont passés au stade de France”. Cela semblerait donc indiquer qu’on se souvient du sens et des infos grammaticales mais qu’on n’arrive juste pas à les prononcer.


Serait-ce donc un court circuit dans la prononciation ?

Un chercheur a analysé ce phénomène dans 51 langues et 45 d’entre elles utilisent le mot “langue” pour décrire ce phénomène. Donc ce serait logique que ce soit un problème de prononciation.


Sauf que.. Ce n’est pas le cas. Ce serait trop simple.


Allez, quelques indices pour vous aider à trouver d’où cela peut venir. Allons voir du côté de ce qui favorise l’effet du mot sur le bout de la langue.


Déjà, plus un mot est fréquent dans le langage, moins il a de chance d’atterrir sur le bout de votre langue. De même, plus un mot a été appris il y a longtemps, moins il a de chances de manquer. Par contre, les noms, que ce soit d’amis, de collègues, de membres de la famille ou de personnalités célèbres ont de fortes chances de déclencher ce phénomène. Aussi, un mot ayant une forte valence émotionnelle a tendance à favoriser le manque. On aura généralement moins de difficulté à se souvenir de la réponse en demandant le nom d’une capitale ou d’un fleuve VS le nom d’un groupe dont la musique réveille en nous des tonnes d’émotions et nous rappelle certaines périodes de notre vie.


Alors ? Avez-vous quelques petites idées sur la provenance de ce trouble de la mémoire bénin ? Non ?


La réponse se trouve dans la façon dont les réseaux de mots mémorisés sont organisés dans le cerveau.

Notre mémoire est surprenante. Qu’importe les efforts de concentration que vous faites pour vous souvenir d’un mot, cela ne marchera pas. Notre mémoire ne répond qu’aux associations faites entre un mot et les informations qui lui correspondent.

En creusant un peu sur le sujet de la mémoire des mots, vous lirez ou avez peut-être déjà lu que la mémoire sémantique, c’est-à-dire la mémoire des mots, des concepts, des connaissances générales sur le monde, se situe dans les lobes temporaux, derrière vos oreilles. Mais c’est faux. La mémoire des mots est présente dans tout le cerveau. Sachez que la plupart du temps, une zone de votre cerveau ne gère pas tout seule une compétence cognitive. Si le centre de contrôle du langage se trouve en effet dans le lobe temporal, il a besoin de toutes les liaisons présentes dans tout le cerveau pour fonctionner correctement.


Votre mémoire des mots est donc stockée dans l’intégralité de votre cerveau. En 2017, une première carte cérébrale interactive révèle comment le langage se distribue dans le cortex c’est-à-dire quelles zones du cerveau sont activées à l’écoute de différents mots. C’est une sorte d’énorme dictionnaire cérébral. Pour les curieux, je vous mets en bas de l'article la vidéo montrant cette carte des mots.


Différentes régions du cerveau répondent donc à différentes catégories de mots et de concepts. Et il existe des centaines de catégories comme les chiffres, le corps, les vêtements, les animaux, la localisation etc.

Par exemple, une zone à côté du cortex visuel va s’activer pour la catégorie de mots exprimant l’apparence des choses comme “rayures” ou la couleur “verte”.

Une zone entre votre cortex pariétal et votre cortex temporal dans l’hémisphère droit est activée pour tous les mots de la catégorie de la famille comme épouse, frère, mère, enceinte. La zone juste à côté s’active quand on parle de lieux ou de gens comme “maison” ou “propriétaire”.


Attention une information importante va suivre : Les catégories dont le sens est proche, comme celles ici de la famille et de la maison, vont se retrouver côte à côte dans la carte cérébrale des mots. Nos catégories de mots vont toutes être plus ou moins interconnectées entre elles et plus ou moins proches selon si leur sens est proche au quotidien. Voyez ça comme une toile d’araignée géante où les mots des catégories nature, environnement, animaux vont être regroupés au même endroit, les mots des catégories corps, vêtements, taille, couleur, vont être regroupés dans un autre endroit.


De prime abord, cela peut paraître simple mais la cartographie des mots dans le cerveau est très très complexe. Par exemple, certaines catégories peuvent être à plusieurs endroits à la fois. La catégorie des relations sociales par exemple se retrouvent dans de nombreux endroits du cerveau. Idem pour la catégorie des nombres.

Même si nous avons certaines différences, la plupart du temps nous retrouvons chez les gens les mêmes catégories aux mêmes endroits et proches des mêmes autres catégories. Cela est dû à la grande force qui influence la structure de notre cerveau : l’évolution. La carte de notre cerveau et de nos connexions entre les mots est commune à tous car encodée par nos gènes. Il existe cependant des différences dans les petites connexions dues aux interactions des individus à leur environnement et ce, depuis leur naissance.


Maintenant que vous savez comment vos mots sont stockés dans votre cerveau, voyons ensemble pourquoi parfois ça bloque et l’effet du mot sur le bout de la langue apparaît.

Deux théories prédominent sur le marché. La théorie du niveau d'activation et la théorie du blocage.


Comme nous venons de voir, nos esprits fonctionnent par association et nos mots sont mémorisés sur un modèle qui est interconnecté. Si deux mots sont proches dans leur sens et leur catégorie alors ils seront fortement connectés. Au contraire, s’ils n’ont aucun lien comme chien et fenêtre par exemple, alors ils sont très peu connectés au niveau neuronal et leur catégorie seront possiblement stockées loin l’une de l’autre dans le cerveau.


La première théorie qui est celle du niveau d’activation postule que chaque mot mémorisé possède un niveau d’activation plus ou moins important. Il existe plusieurs grade d’activation. En dessous d’un certain seuil d’activation, on suppose qu’on ne connaît pas la réponse. Elle a beau être stockée quelque part, si elle n’est pas suffisamment activée, on ne se rappelle pas connaître le mot. A l’inverse, si le niveau d’activation est complet, on se rappelle parfaitement du mot. Et entre ce seuil bas et ce seuil haut d’activation, se trouve le phénomène du mot sur le bout de la langue. L’activation est bien là, plus élevée que le seuil bas parce qu’on SAIT qu’on connaît le mot, on connaît la réponse. Mais pas suffisante pour qu’on se rappelle directement du mot.


Existe-t-il un moyen d’augmenter un peu cette d’activation histoire qu’elle franchisse le fameux seuil de rappel du mot ? Et bien bonne nouvelle pour nous tous, oui il existe un moyen.

Et ce moyen, ce sont les indices.


Comme je vous disais, les informations sont reliées entre elles dans la mémoire. Par conséquent, l’activation d’un mot peut se propager via ses liens vers les mots voisins. Donc si vous venez activer un mot voisin, son activation se propagera vers notre mot cible qui augmentera alors lui même son niveau d’activation.

C'est ce qui explique que donner un indice permet de faciliter le rappel d'une information. Mais attention, il ne s’agit pas de donner n’importe quel indice car rappelez-vous je vous disais tout à l’heure que les mots sont hébergés dans notre cerveau en fonction de leur catégorie, et que plus leurs catégories sont proches dans la vie de tous les jours comme corps et vêtement par exemple, plus elles sont proches cérébralement et s’auto-activent mutuellement. Il faut donc réussir à donner un indice de la même catégorie OU d’une catégorie voisine. Car si pour vous rappeler Lady Gaga, je vous dis “tu sais c’est celle qui est sortie avec un danseur” ça ne va pas vous aider.

Par contre, si je dis “qu’elle est chanteuse” et qu’elle a chanté Shallow, votre niveau d’activation du nom va augmenter jusqu’à atteindre ce fameux et tant désiré seuil de rappel du mot.


Si malgré de nombreux indices vous n’arrivez toujours pas à vous souvenir du mot, et bien je suis au regret de vous annoncer que vous n’avez pas encore créé suffisamment de liens avec ce mot qui vous faciliteraient la tâche. Sans doute parce que c’est un mot que vous utilisez peu. Du coup, il est très peu lié à d’autres mots, ou à d’autres catégories, il est sans doute un peu perdu dans votre cerveau. Les indices ne viendront donc rien activer autour de lui.


La deuxième théorie issue de cette carte des mots dans le cerveau est la théorie du blocage. Celle-ci postule qu’au contraire, ces fameux mots reliés à notre mot mystère qui sont activés par des indices, entrent en compétition pour le rappel et viennent alors bloquer le rappel du mot mystère. Lorsqu’on tente de se souvenir de notre mot, d’autres nous viennent à la place à l’esprit, et impossible de s’en débarrasser, même en sachant que non, ce ne sont pas ces mots là qu’on cherche, ils continuent de nous revenir en tête. Ils empêchent donc la récupération du bon mot.


Ces deux théories expliquant le phénomène du mot sur le bout de la langue sont les deux théories qui prédominent aujourd’hui. On espère que d’ici quelques années, nous aurons réussi à mettre au point des expériences permettant d’étudier ce phénomène plus précisément parce que le caractère soudain et spontané du mot sur le bout de la langue, empêche son étude en laboratoire.


J’espère que le thème de cette semaine vous a plu et je vous dis à dans deux semaines pour parler du phénomène de déjà vu, ou dejavu comme diraient nos amis américains.


PS : Le mot que je cherchais, était Coldplay.


PS2 : Voici le lien vers la carte interactive des mots dans le cerveau : https://aeon.co/videos/see-how-our-brains-group-words-by-meaning-in-surprisingly-complex-semantic-maps

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