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  • Anaïs Roux

Episode 22 | Celui où on parlait des rêves partie 1/2




Hello ! Bienvenue dans la saison 3 de Neurosapiens. Je suis très très heureuse de vous retrouver pour cette nouvelle saison qui marque d’ailleurs les 1 an de ce podcast. Dans cette nouvelle saison, nous aborderons plein de jolis sujets comme la plasticité cérébrale, le langage, la transe chamanique, le sport, la conscience etc. J’ai hâte de vous faire découvrir tout ça !


Aujourd’hui, nous allons commencer la saison 3 par un sujet qui déchaîne les foules. J’abuse un peu, mais à peine, car on a dû me demander de traiter ce sujet au moins 20 fois. Nous allons parler des rêves ! Et plus précisément, des rêves nocturnes.

Alors, petit mémo du début, ce thème aura un format un peu particulier. Lorsque j’ai commencé à rédiger cet épisode, je me suis rendue compte que le sujet était super vaste et que, bien entendu, tout ce que je trouvais à ce sujet était absolument passionnant. Du coup, impossible de faire des concessions sur ce que je voulais aborder avec vous. Donc autant vous dire que faire un épisode de seulement 15 minutes était impossible. Du coup, j’ai posté un sondage sur Instagram en demandant aux abonnés s’ils préféraient : un épisode de 30 minutes ou deux épisodes de 15 minutes. Les résultats étaient hyyyyyper serrés, ça s’est joué vraiment à quelques dizaines de voix, mais vous avez voté pour deux épisodes de 15 minutes ! Donc here you go ! Je vous ai fait un épisode sur les rêves en deux parties !


Dans cet épisode qui est la partie 1, nous allons tenter de répondre aux questions suivantes : Comment étudie-t-on les rêves ? Comment fonctionne le sommeil ? Quand rêve-t-on et surtout que se passe-t-il dans le cerveau lorsque nous rêvons ?


Allez, si vous êtes prêts, je le suis aussi, c’est partie pour le premier épisode de la saison 3 de Neurosapiens !


Pour commencer notre saga sur les rêves, je vous propose un rapide topo sur la façon dont on étudie les rêves en neurosciences. Parce que c’est vrai, ça semble un peu lunaire de réussir à étudier un phénomène aussi intriguant, mystérieux et insaisissable que les rêves. Comment peut-on réussir à étudier les rêves alors que nous-mêmes en nous réveillant le matin, il nous est souvent impossible de se souvenir de nos rêves ? Parfois on s’en souvient et au fur et à mesure que l’éveil s'accroît, on voit les souvenirs des rêves nous échapper. Et bien, la méthode scientifique pour étudier les rêves n’est pas plus compliquée ou extravagante que la méthode que vous avez pour étudier vos propres rêves.

La méthode scientifique la plus simple, et la plus ancienne, est d’attendre que le dormeur se réveille pour lui demander de raconter son rêve. Soit le dormeur retranscrit par écrit ou par dessin dans un carnet ce dont il a rêvé, soit il le raconte au microphone de son téléphone. Étudier un rêve par ci par là, ça ne donne pas beaucoup de grain à moudre aux chercheurs, qu’on soit bien d’accord. Par conséquent, il y a plusieurs années, William Domhoff, psychologue à l’Université de Californie, a eu la brillante idée de créer une sorte de banque de données des rêves. Dans cette banque de données sont consignés plus de 20 000 rêves.

De nombreuses études se sont basées sur cette banque des rêves pour étudier leurs fonctions et mécanismes. Et ces études nous ont d’ailleurs révélé plein de choses sur les rêves ! Par exemple : les rêves contiennent en moyenne deux fois plus d'émotions négatives (comme la peur, la colère, la honte) que positives (comme la joie, le bonheur, le plaisir). On y apprend aussi que rêver de sexe est rare : il n'est présent que dans 2 % des rêves des hommes adultes et 0,5 % de ceux des femmes. On apprend aussi grâce à ces études que les rêves des aveugles contiennent davantage de sons et de sensations tactiles que ceux des voyants.

Donc déjà, cette première méthode d’étude des rêves est pas mal et a donné lieu à de jolies trouvailles sur les rêves. Malgré tout, la méthode reste limitée à cause de l’oubli au réveil, mais aussi à cause du manque de précision. Est-ce qu’on en est resté là ? Bien sûr que non ! Les chercheurs sont des êtres extrêmement créatifs, notamment lorsqu’il s’agit d’inventer de nouvelles méthodologies de recherche !

Depuis plusieurs années se développent des méthodes innovantes comme l’EEG ou l'IRM pour étudier le cerveau. Alors en 2012, le chercheur Tomoyasu Horikawa et son équipe, de l’université de Kyoto, au Japon, se sont dit “Et si on utilisait ces outils ?”. Ils ont alors créé un logiciel «décodeur de rêve», grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (aussi appelé IRMf). Comment ça fonctionne ? Et bien au départ, ils ont pris des sujets éveillés, leur ont montré des centaines de photographies de paysages, d’objets, de personnes, de couleurs etc. et ont regardé quelles zones du cortex visuel s’activaient en conséquence afin de créer une sorte de carte : telle zone s’activait pour toutes les femmes, telle autre pour tous les avions, etc. Grâce à cette carte, ils ont ensuite réussi à prédire la catégorie d’objets dont la personne rêvait en fonction de son activité neuronale révélée par l’IRM. Par exemple, ils ont pu prédire que si telle zone du cortex visuel s’allumait, alors la personne était en train de rêver de nourriture. Leur taux de prédiction réussi était assez élevé: entre 55 et 90% de bonnes prédictions en fonction des catégories. Pour la première fois, des chercheurs ont donc lu dans le cerveau endormi. Ceci est la plus récente tentative d'apercevoir le monde des rêves.

Et voilà, maintenant vous savez tout sur comment on étudie les rêves en neurosciences !

A présent, je vous propose qu’on aille regarder ce qu’il se passe dans le cerveau lorsque nous rêvons, et donc comment notre cerveau crée les rêves.

Déjà pour comprendre comment fonctionne les rêves, commençons par comprendre comment fonctionne une nuit de sommeil. Selon l’INSERM, le sommeil correspond à une baisse de l’état de conscience. Nous ne sommes plus en état d’éveil et perdons notre vigilance ainsi que notre tonus musculaire.

Le sommeil fonctionne par cycles. Chaque nuit, nous enchaînons environ 3 à 6 cycles. Grosso modo, un cycle dure entre 1h et 2H. Qu’y a t’il dans chaque cycle ? Et bien chaque cycle est constitué d’une alternance entre plusieurs types de sommeil : un sommeil lent léger, un sommeil lent profond et un sommeil paradoxal. Schématiquement, on retrouve beaucoup de sommeil lent profond durant les premiers cycles de la nuit, et beaucoup plus de sommeil lent léger ainsi que de sommeil paradoxal dans la deuxième partie de la nuit. Si on distingue trois types de sommeil c’est parce qu’ils ne génèrent pas la même activité cérébrale.

Le sommeil lent, qu’il soit léger ou profond, est caractérisé dans le cerveau par des ondes lentes. Le métabolisme cérébral est ralenti. On commence la nuit par une phase de sommeil lent léger après l’endormissement. Le sommeil lent reviendra régulièrement courant de la nuit. Il est facile de nous réveiller à ce stade, avec un simple bruit ou de la lumière. Ensuite, vient le moment du sommeil lent profond où comme son nom l’indique, nous sommes profondément endormi. Il est difficile de se réveiller et le cerveau devient de plus en plus insensible aux stimulations extérieures. C’est le moment du cycle où l’on récupère le plus de la fatigue physique accumulée. Tout l’organisme est au repos et récupère.

Vient ensuite le sommeil paradoxal ! Là où se logent la grande majorité des rêves… En effet, le sommeil paradoxal est connu pour être celui des rêves. Mais attention, cela ne signifie pas que nous ne rêvons pas à d’autres moments au cours de la nuit. Mais cette phase est celle où nos rêves sont les plus intenses, les plus « concrets » et celle où surviennent les rêves dont nous allons nous souvenir au petit matin. Ce sommeil est comme son nom l’indique : paradoxale. Alors que le corps est parfaitement immobile grâce au pont de Varole, une petite structure du tronc cérébrale, l’activité cérébrale elle, est en pleine activité ! Durant le sommeil paradoxal l’activité cérébrale est unique ! On ne la retrouve nulle part ailleurs… ce qui rend les rêves encore plus fascinants je trouve !

Alors, mais que fait le cerveau pour créer les rêves ? La réponse tout de suite !

Pour comprendre ce que fait le cerveau pour créer des rêves, je vous propose de nous baser directement sur une étude des ondes cérébrales durant toutes les phases du sommeil. L’étude dont on va parler a été réalisée par Francesca Siclari de l’université du Wisconsin au USA, en 2017.

Francesca Siclari a invité des participants à venir dormir au laboratoire afin de mesurer très précisément leur activité cérébrale dans différentes zones du cerveau durant le sommeil. Durant la nuit, les participants étaient régulièrement réveillés pour répondre à la question suivante : étaient-ils ou non en train de rêver ? Les chercheurs ont alors pu comparer l’activité cérébrale des moments où les participants étaient entrain de rêver versus l’activité cérébrale des moments où ils ne rêvaient pas. Voici ce qu’ils ont découvert.

Premièrement, ils ont confirmé le fait que nous ne rêvons pas seulement lors du sommeil paradoxal, mais aussi durant les phases de sommeil lent ! Certes, globalement, les ondes de basse fréquence dominent, empêchant les rêves, mais il arrive par moments que de larges régions s’éveillent avec des ondes de haute fréquence, typiques des rêves.

Je me permets de faire une petite interlude spéciale “ondes cérébrales”. En effet, ce concept d’ondes de basse et haute fréquence peut paraître flou pour certains. Grosso modo, on distingue 5 fourchettes d’ondes dans le cerveau correspond à différents niveaux d’éveil. En premier, nous avons les ondes Delta, de 0,5 à 4 Hz, ce sont des ondes très lentes qui correspondent à celles du sommeil profond. Puis, nous avons les ondes Thêta qui vont elles de 4 à 7 Hz et correspondent à un état éveillé mais de relaxation profonde, lorsqu’on sait très bien méditer. On peut aussi les retrouver dans la phase de sommeil paradoxal. Ensuite, nous avons les ondes Alpha entre 8 et 12 Hz, lors d’un éveil calme genre posé sur notre canapé, les yeux fermés sans rien faire. Ensuite, les ondes Bêta, des ondes rapides liées aux activités courantes mais aussi présentes lors des rêves ! Et pour finir, nous avons les ondes Gamma vers 40 Hz qui apparaissent lors d’activité intellectuelle mentale intense ! Fin de l’interlude.

Donc qu’est-ce que ça veut dire tout ça. Ça veut dire que les rêves sont caractérisés par des ondes rapides dîtes Bêta, et qu’on retrouve ces ondes par moment dans le sommeil paradoxal, connu en effet comme le sommeil des rêves, mais plus étonnamment, nous retrouvons aussi ces ondes à certains moments lors du sommeil lent ! généralement caractérisé par des ondes lentes dîtes Delta.

Deuxième découverte et pas des moindres ! Les chercheurs ont identifié une zone qu’ils considèrent comme le noyau cérébral du rêve ! Ils ont qualifié cette zone de point chaud postérieur car elle est située dans la moitié arrière du cerveau. Les chercheurs ont découvert que pour qu’un rêve soit créé, il est impératif que cette zone soit un mimima éveillée. Quel que soit le stade du sommeil, cette zone était active lorsque le dormeur rêvait. Alors que lorsque nous ne rêvons pas, ce sont des ondes lentes qui dominent dans cet endroit, signe que les neurones fonctionnent au ralenti. Ce point chaud postérieur recouvre des aires sensorielles majoritairement visuelles, mais aussi le cortex cingulaire et le précunéus, des régions connues pour leur rôle dans l’intégration d’informations sensorielles. Pour les chercheurs, la découverte du rôle de ce point chaud paraît logique car les trois régions qu’il recouvre sont pour eux, totalement aptes à simuler tout un monde immersif. Pour confirmer le rôle de cette zone dans la création des rêves, les chercheurs ont tenté de deviner si un dormeur rêvait à partir de l’analyse en temps réel de son activité cérébrale. Ils réveillaient ensuite le dormeur afin de lui demander s’il était entrain de rêver. Résultat : leur prédiction était correcte 9 fois sur 10.

La base cérébrale d’un rêve est donc la présence d’ondes rapides dans ce point chaud postérieur, témoignant de l’éveil des neurones à cet endroit. D’autres zones cérébrales sont concernées par les rêves mais ne sont pas déclencheuses de rêves. Par exemple, le cortex préfrontal, derrière votre front, responsable du sens critique et du raisonnement, est quasi inactif. Le filtre du jugement et du raisonnement est éteint ce qui expliquerait que nos rêves n’aient aucun sens ! Ensuite, l’amygdale, un centre cérébral des émotions, est aussi souvent hyperactive pendant les rêves et créerait donc la forte coloration émotionnelle de certains de nos rêves.

En plus de cela, d’autres zones du cerveau s’activent ou se désactivent lors d’un rêve, mais celles-ci dépendent du contenu du rêve, elles ne s’activent pas systématiquement. Par exemple, lorsque nous rêvons d’un visage, la zone qui les détectent et analysent s’allume, comme si notre cerveau voyait vraiment un visage.

Allez, on résume un peu tout ce qu’on s’est dit dans cet épisode. Les rêves sont présents tout au long de la nuit, mais proportionnellement parlant, beaucoup plus fréquemment durant les phases de sommeil paradoxal, qui se retrouvent surtout en fin de nuit. Pour exister, les rêves sont surtout tributaires du rythme des ondes cérébrales dans le point chaud postérieur, situé dans la moitié arrière du cerveau. Ce point chaud recoupe des aires sensorielles et est donc capable de créer tout un monde en rêve ! Les ondes cérébrales doivent atteindre un certain seuil d’intensité à cet endroit précis pour qu’un rêve puisse être créé. Ensuite, de nombreuses zones s’activent en réaction au rêve comme l’amygdale par exemple, liée aux émotions. En gros, notre cerveau s’active presque comme si nous étions éveillés sauf que… nous ne le sommes pas !

On se retrouve dans deux semaines pour la suite de notre épisode sur les rêves. Vous découvrirez pourquoi certaines personnes se souviennent de leurs rêves et d’autres pas. Nous irons questionner le rôle des rêves : pourquoi rêvons-nous ? D’aucune utilité apparente, ils nous servent peut-être finalement à beaucoup plus qu’on se pense. Nous parlerons aussi de la perception du temps dans les rêves, ainsi que de pleinn d’autres sujets. J’ai hâte !


SOURCES

  • La banque de données des rêves : www.dreambank.net

  • Dossier de l’INSERM sur le sommeil : https://www.inserm.fr/dossier/sommeil/

  • Jean-Baptiste Eichenlaub, Olivier Bertrand, Dominique Morlet, Perrine Ruby, Brain Reactivity Differentiates Subjects with High and Low Dream Recall Frequencies during Both Sleep and Wakefulness, Cerebral Cortex, Volume 24, Issue 5, May 2014, Pages 1206–1215,

  • F. Siclari et al., The neural correlates of dreaming, Nature Neuroscience, 10 avril 2017.

  • I. Arnulf et al., Will students pass a competitive exam that they failed in their dreams?, Consciousness and Cognition, vol. 29, pp. 36-47, 2014.

  • T. Andrillon et al., Single-neuron activity and eye movement during human REM sleep and awake vision, Nature Communications, vol. 6, pp. 1-10, 2015.

  • I. Arnulf, Une fenêtre sur les rêves, Odile Jacob, 2014.

  • J. ANTROBUS, Dreaming : Cognitive processes during cortical activation and high afferent thresholds, in Psychological Review, vol. 98, pp. 96-121, 1991.

  • Valdas Noreika et al., Modulating dream experience : Noninvasive brain stimulation over the sensorimotor cortex reduces dream movement, Scientific Reports, 21 avril 2020.

  • S. Valencia-Garcia et al., Genetic inactivation of glutamate neurons, Brain, 21 décembre 2016.

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  • Dement, W., & Wolpert, E. A. (1958). The relation of eye movements, body motility, and external stimuli to dream content. Journal of Experimental Psychology, 55(6), 543–553.

  • Montangero, J. (1993). Dream, problem-solving, and creativity. In C. Cavallero & D. Foulkes (Eds.), Dreaming as cognition (pp. 93–113). Harvester Wheatsheaf.

  • Erlacher D, Schädlich M, Stumbrys T, Schredl M. Time for actions in lucid dreams: effects of task modality, length, and complexity. Front Psychol. 2014

  • Schredl M, Erlacher D. Frequency of lucid dreaming in a representative German sample. Percept Mot Skills. 2011

  • Tadas Stumbrys, Daniel Erlacher, Melanie Schädlich, Michael Schredl. Induction of lucid dreams: A systematic review of evidence, Consciousness and Cognition,Volume 21, Issue 3, 2012.

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