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  • Anaïs Roux

Episode 25 | Celui où on parlait de la transe chamanique



Bonjour. Je suis ravie de vous retrouver cette semaine pour un thème qui me passionne et qui j’espère vous fascinera autant que moi. Je vais parler aujourd’hui du chamanisme et notamment de la transe chamanique. Quand j’étudiais encore la psycho, une camarade de classe avait fait un exposé sur le sujet en cours de psychologie sociale. J’avais été tellement fascinée, que je m’étais mise à dévorer les livres sur le sujet les semaines qui suivirent.

Je vais vous raconter l’histoire de Corine Sombrun.

Corine Sombrun est ethno musicienne. En 1999, elle subit la perte de l’être aimé suite à un cancer et part s’exiler à Londres, où le deuil n’y est finalement pas moins lourd. En 2001, elle est envoyée par la radio BBC World en Mongolie au sein de l’ethnie des Tsaatans. Son travail consistait à récolter des sons dans le cadre d’un reportage sur les traditions chamaniques. Au sein de multiples ethnies, en Amérique latine, en Asie ou encore en Afrique, être chaman est un don. Son rôle est d’induire la cohésion sociale et de faire le lien entre le monde des humains et le monde des esprits dans le but de guérir. Les esprits sont les responsables du maintien de l’harmonie dans le monde. Lorsqu’une personne fait une action qui déstabilise l’harmonie du monde, les esprits envoient alors à la personne une alarme qui se matérialise sous forme de problèmes dans la vie quotidienne. Dès lors que la personne rencontre des problèmes, elle prend conscience qu’elle a ennuyé les esprits. Mais très souvent elle ne sait pas pourquoi. C’est là que le chaman entre en scène. Lors de cérémonies bien particulières, la personne adresse son problème au chaman qui rentre alors en transe au son d’un tambour, parfois avec l’aide de substances et d’alcool, pour interroger le monde des esprits, connaître la raison de leur colère et soigner ou aider la personne. C’est en assistant à sa première session de chamanisme menée par le chaman Balgir que Corine Sombrun, aux premiers sons de tambour, se met à rentrer en état de transe : elle tremble, agit et hurle comme un loup.


Le tambour s’arrête, la transe s’arrête. Le chaman se tourne vers elle en colère et lui dit : “Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu étais chaman ?” Corinne lui fait comprendre qu’il y a erreur mais le chaman lui rétorque “Non, si le tambour t’a fait cet effet-là, c’est que tu as le don, tu as accès au monde des esprits”.

Balgir lui fait alors comprendre que sa destinée est d’être chaman et qu’elle doit se former à le devenir en restant ici durant 3 ans. Si elle refuse, si elle ne fait pas ce que les esprits ont décidé pour elle, elle créera un déséquilibre dans l’harmonie du monde et ce qui va arriver dans sa vie, c’est une suite de problèmes graves et douloureux.

Alors, bien sûr, Corinne était extrêmement sceptique à l’écoute de cette prédiction de mauvais augure. Elle se demande : Comment se fait-il qu’à 40 ans, elle fasse une expérience que la société rationnelle dont elle est issue, cette société savante et organisée, est totalement incapable d’expliquer ? Elle finit finalement par accepter de venir plusieurs mois par an pour se former. Ce ne sont pas les menaces de problèmes qui l’ont convaincue, mais l’idée que le chaman puisse communiquer avec l’esprit des morts. Lorsque son conjoint est décédé 5 ans plus tôt, ils s’étaient jurée de se retrouver. Le chamanisme lui offrait la perspective de renouer avec l’homme qu’elle avait perdu.

Alors, elle s’embarque dans 8 ans d’allers-retours entre la France et la Mongolie afin de devenir à son tour chamane.

Au fil des années, Corinne Sombrun a pu mettre des mots sur ce qu’elle vivait en état de transe. Par exemple, elle perd la notion de l’espace et du temps. Elle ne perçoit pas la douleur physique, bien qu’elle se donne des coups lors de la transe. Elle possède une force qu’elle n’a pas normalement puisqu’elle porte à bout de bras durant 2H un tambour de 8kg. Elle a aussi des visions quand elle a les yeux fermés.

Mais surtout, elle perçoit des espaces disharmonieux autour d’elle. Et lorsqu’elle les perçoit, elle se met à émettre des sons, langages et chants inconnus dont elle a l’impression qu’ils vont apporter à ces espaces ce dont ils ont besoin pour retrouver l’équilibre. Elle raconte aussi que ses sens sont comme détournés de leur fonction de base, comme si elle atteignait un « niveau 2 de fonctionnement » de ses sens, un peu comme une évolution de pokémon : elle ne voit pas la dysharmonie par exemple, mais elle la sent. Elle renifle les dissonances et chante pour les corriger. Elle développe le lien avec la nature qui est indissociable de la transe. Elle entre en communication avec l'ensemble du règne vivant, elle peut parler aux arbres et aux fleurs, elle renifle et agit comme un animal, comme un loup en ce qui la concerne. La transe semble alors modifier le fonctionnement de son cerveau et lui donner accès à d’autres capacités.


Sa formation de chamanisme arrivant à sa fin, Corinne Sombrun rentre alors en contact avec le professeur Pierre Flor-Henry, qui est neuropsychiatre à l’hôpital d’Alberta au Canada afin d’entamer un projet de recherche. Curieuse, Corinne veut étudier le fonctionnement de son cerveau en état de transe. L’outil utilisé pour mesurer le fonctionnement de son cerveau s’appelle un EEG, un Electroencéphalogramme : ce sont des électrodes qu’on va venir placer sur le cuir chevelu afin de mesurer l’activité électrique du cerveau. Problème : son tambour permettant l’entrée en transe ne pouvait être utilisé à côté d’un EEG. Elle dû donc apprendre à entrer en transe sans son tambour, par la simple volonté. Alors que dans le monde entier, les transes sont induites par des substances ou par un tambour, Corine est entrée en transe en reproduisant les gestes particuliers qu’elle effectue en transe. Son cortex moteur responsable des mouvements s’est donc activé comme lors d’une transe ce qui aurait induit le reste du cerveau à faire de même.

Le Pr Flor-Henry et son équipe ont ensuite comparé les résultats de son cerveau en état de repos et en état de transe. Dans un état de repos, le fonctionnement cérébral de Corine était tout ce qu’il y avait de plus normal.

Mais en état de transe, les tracés de son EEG étaient complètement fous. Les conclusions des chercheurs étaient sans appel : l’activité électrique du cerveau de Corine en transe ressemble à l’activité électrique de trois pathologies en même temps : la dépression grave, la schizophrénie et les troubles maniaques.

A la différence que, Corine Sombrun a la capacité de mettre son cerveau sain dans des états pathologiques, et d’en revenir par la simple volonté, sans garder aucune séquelle.

Les recherches se sont ensuite élargies car l'enjeu est que la transe devienne une science. Les chercheurs vont donc tenter de reproduire les observations de Corine sur un nombre plus important de personnes, des personnes comme vous et moi. Pour cela, elle a créé un son, une musique, regroupant les rythmes particuliers du tambour qui semblent déclencher la transe. Ces sons ont été passés en boucle lors d’un stage appelé « Transe et Création » à l’École supérieure des beaux-arts de Nantes en 2015. 80 % des étudiants sont partis en transe à la première écoute ; et 90 % aux suivantes. L’année d’après, Corinne a lancé un programme de recherche avec 600 volontaires où ici encore 90 % de personnes étaient réceptives à la transe. Ces états de transe sembleraient être beaucoup plus communs qu’on ne le pense et pourraient être un potentiel inexploité de l’Homme plutôt qu’une psychopathologie ou un don.

Notre société occidentale essaye aujourd’hui de mettre des mots sur ce qu’est la transe.

Pour certains, la transe est un état nouveau du cerveau, non pathologique et qui serait même un potentiel qu’on a tous en nous. Pour eux, la transe est un état de conscience modifiée du cerveau. Il existe différents états modifiés de la conscience que nous pouvons placer sur un spectre allant du normal au pathologique. La méditation et les rêves font partie des états de conscience modifiée normaux. Dans les états de conscience modifiée pathologiques, on va retrouver les hallucinations par exemple. Et au milieu du spectre, on aura les drogues car certes elles peuvent procurer des hallucinations mais celles-ci sont volontaires puisque c’est nous qui avons choisi de nous droguer. La question est de savoir où on place la transe sur ce spectre.

Pour d’autres personnes, la transe permet d’accéder à un modèle de perception de la réalité qui est augmenté. Ce que nous voyons dans un état de conscience normal n’est pas le monde, mais un modèle du monde créé par notre cerveau. Et la transe serait un moyen d’accéder à des informations qui sont autour de nous mais qu’on ne percevrait pas dans un état de conscience ordinaire. En effet, le cerveau fonctionne comme un filtre. Il reçoit des milliers d’informations à la seconde, mais toutes ne sont pas conscientisées et utilisées. Le cerveau sélectionne seulement ce dont nous avons besoin. Pendant la transe, le nombre d’informations perçues et traitées par le cerveau augmenterait.

Dans notre monde occidental, la place de la transe chamanique est difficile à percevoir et les esprits sceptiques sont extrêmement nombreux. Mais s’il y a un domaine qui accepterait d’intégrer cette pratique comme une norme c’est la médecine, et notamment la psychiatrie.

Des médecins se demandent si la transe pourrait avoir un rôle à jouer pour favoriser la guérison de nos maladies occidentales. Par exemple, certains postulent que les personnes psychotiques seraient coincées dans cet état de conscience altérée et que les chamans pourraient les ramener à un état de conscience ordinaire.

Ethnologiquement parlant, la transe est très répandue à travers le monde. Dans les années 70, une étude a montré que sur un échantillon de 488 sociétés observées dans le monde, 90% d’entre elles utilisaient des états modifiés de conscience dans leurs pratiques. Instinctivement, l’humanité se tourne vers ce fonctionnement cérébral comme ressource pour répondre à leurs besoins. Il semblerait donc que ce soit plutôt notre société qui fasse figure d’exception dans un monde où la pratique des états modifiés de conscience comme la transe, est la norme.

Pour finir, pour les curieux qui se demandent si Corine Sombrun a réussi à rentrer en contact avec son amour perdu, la réponse est oui. Durant sa formation, après une transe, elle partit marcher dans la vallée et se retrouva autour de petits tas de pierres que les Mongols édifient à l’entrée des vallées. C’est là qu’elle entra en contact avec lui. Ses sens étaient en alerte, elle sentit sa présence et le vit. Elle lui prit la main et discuta avec lui. Puis il lui demanda de lâcher sa main et d’arrêter de le chercher. Après cela, elle comprit que c’était terminé, qu’elle devait accepter ce deuil.


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