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  • Anaïs Roux

Episode 3 | Celui qui avait déjà vu cette scène

Dernière mise à jour : août 19





Connaissez-vous l’impression de déjà vu ? Tout le monde a dû l’expérimenter au moins une fois. Vous êtes en train de faire votre vie, quand tout d’un coup, vous avez la sensation étrange, et parfois angoissante, que ce n’est pas la première fois que vous vivez cet instant-là.


[Témoignage d’Agathe]

Moi, j’ai eu une impression de déjà-vu en début d’été. J’étais à La Gacilly, une petite ville du Morbihan, où est né Yves Rocher pour l’anecdote. Il faisait chaud, on venait de finir une exposition photos en plein air. Avec ma famille, on se dirige vers une boulangerie qui vend des glaces aussi. Je commande mon cornet chocolat - framboise, je paye et je prends mon cornet. Et en fait, au moment où je me retourne pour me diriger vers ma famille qui était assise sur un banc juste en face, j’ai comme un flash. J’ai déjà vu ma famille assise sur ce banc et ma mère qui me fait un signe de la main. J’ai la sensation d’avoir déjà vécu cette scène. Presque surnaturelle. Comme si j’allais pouvoir prédire la suite alors qu’en fait non.


Sauf que c’est la première fois qu’Agathe allait dans cette ville et qu’elle mangeait une glace dans cette rue. Mais alors, qu’est-ce qu'il s’est passé ?


Bon je vais pas y aller par quatre chemins : votre cerveau s’est complètement emmêlé les pinceaux. Un bug s’est immiscé dans le schmilblick. Et oui, ça arrive même aux meilleurs.


La sensation de déjà-vu s'observe plus souvent chez des personnes jeunes, dans des situations de fatigue ou de stress. Etant donné que ce n’est pas un phénomène présent chez les personnes âgées, cela n’est donc pas une dégénérescence dans le cerveau mais simplement un bug dans un cerveau sain.


Ici encore, je suis au regret de vous annoncer qu’il n’existe pas de réponse sûre et certaine à la question du déjà vu car malheureusement, ce phénomène est spontané et furtif. Il est donc très difficile de reproduire cette sensation en laboratoire afin d’étudier le cerveau.


C’est pour cela que de nombreuses personnes, toutes disciplines confondues, se donnent à coeur joie dans les hypothèses. Certains pensent que le déjà-vu est un signe que vous vous souvenez d’une expérience de vie antérieure. Il y a quatre cents ans avant notre ère, Platon lui-même pensait que nous avions vécu des existences antérieures et que des bribes de souvenirs pouvaient nous revenir de temps à autre.

Mais bon, dans ce podcast on va plutôt aller chercher une explication du côté scientifique.


Les neuroscientifiques ont quelques théories en tête, une quarantaine pour dire vrai. Mais rassurez-vous, les dernières avancées en neuro-imagerie et en psychologie cognitive ont récemment réduit le champ des théories possibles. Pour vous, j’en ai sélectionné 3 dans ce podcast pour lesquelles le coupable du déjà vu serait soit le traitement des informations fournies par vos sens, soit votre attention, soit votre mémoire.


C’est parti pour la première théorie.


Partons de notre scène de base, Agathe qui prend sa glace et se dirige vers sa famille.


La première théorie que je vais vous partager est celle d’un bug lors du traitement des informations fournies par les sens. Tandis que la scène se déroule, le cerveau d’Agathe est entrain de capter des dizaines d’informations : la mère d’Agathe qui lui fait coucou pour lui indiquer qu’ils se sont posés sur le banc, la glace qui est en équilibre sur le cône, les gens autour d’elle qui font la queue et qu’elle doit éviter pour ne pas faire tomber sa glace, tout en tentant de ranger sa carte bleue d’une main dans la bonne poche de son sac à main. Sans compter les pavés du sol sur lesquels elle ne doit pas trébucher au risque de faire tomber sa glace. Agathe ne s’en rend pas compte mais à ce moment-là ses neurones sont entrain de traiter toutes ces informations, en seulement quelques millisecondes. Les aires cérébrales qui traitent ces informations ne sont pas juste derrière vos yeux, mais au fond de votre crâne, à l’arrière de votre tête. Il y en a, du chemin à parcourir. Et chaque information ne prend pas la même voie pour y arriver. Vous allez avoir une voie neuronale pour l’équilibre de votre corps sur les pavés et de la glace dans votre main, une voie pour la dextérité de placer votre carte bleu dans le sac, une voie qui traite le signal du coucou de la mère d’Agathe etc.

Les informations remontent donc à toute berzingue leur réseau neuronal respectif pour être traitées en instantané ET surtout, toutes en même temps. La plupart du temps, toutes ces informations arrivent à leur zone de traitement en même temps, de façon synchronisée. Cependant, dans cette théorie, le phénomène de déjà vu se produirait lorsqu’il y a un léger décalage d’arrivée pour les informations d’une des voies. Cette différence de temps d'arrivée amènerait le cerveau à interpréter les informations en retard comme un autre événement distinct. Il rejoue donc le moment déjà enregistré quelques millisecondes auparavant et cela donne l'impression que c'est déjà arrivé dans le passé.


La deuxième théorie en lisse est celle de l’attention. Cette théorie nous dit que le déjà vu se produit lorsque notre attention est divisée, c’est-à-dire lorsque nous sommes concentrés sur une chose mais que nous enregistrons quand même de façon inconsciente tout ce qui se passe autour. Une fois que notre attention se détache de l’objet et considère de nouveau tout l’environnement, on a l’impression d’avoir déjà vécu cette scène. En effet on l’aurait traité deux fois : une fois inconsciemment pendant que nous étions concentré sur une chose, et une seconde fois, consciemment cette fois-ci. Je vais donner un exemple tout de suite pour que ce soit plus clair. Lorsqu’Agathe se retourne avec sa glace pour se diriger vers sa famille, elle a le regard fixé sur sa glace, toute son attention est dessus pour ne pas la faire tomber en marchant. Son attention conscience est donc sur sa glace, mais pendant ce temps-là son cerveau enregistre de façon inconsciente sa vision périphérique, par exemple sa mère dans le fond qui lui fait un signe. Elle lève alors la tête et aperçoit de façon consciente cette fois ci sa mère qui lui fait coucou. Et en voyant sa mère, c’est là que sa sensation de déjà vu se déclenche. Elle pense avoir déjà vécu cette scène avant parce que c’est le cas, mais elle n’y prêtait pas attention.

Pour cette théorie, il existe une expérience récente réalisée par Alan Brown et Elizabeth Marsh de l’université Duke aux Etats-Unis. Ils ont montré aux participants une dizaine de symboles sur un écran. Certains restaient quelques secondes à l’écran, d’autres étaient présentés beaucoup trop rapidement pour être vus de façon consciente. Un peu comme des images subliminales. Puis ces symboles subliminaux étaient affichés de nouveau pendant une durée plus longue, et donc accessible à la conscience. Les participants témoignaient alors de sensation de déjà vu face à ces symboles qu’ils n’avaient entraperçus qu’inconsciemment juste avant. Cette théorie attention-consciente et attention-inconsciente semble donc bien partie.


Passons à la troisième théorie.

La troisième théorie convainquant un grand nombre de neuroscientifiques est une théorie se basant sur la mémoire. Pour eux, le phénomène de déjà vu serait plus une confusion du passé, plutôt qu’une erreur dans le présent. Un déjà vu serait une sorte de cafouillage entre une information sensorielle du présent comme la vision de la glace ou l’odeur de gaufres autour, et le réveil d’un souvenir. Quand Agathe voit cette glace, un lointain souvenir remonte du plus profond de son cerveau. En effet, c’était toujours la glace que préparait sa grand mère lorsqu’elle allait passer les vacances d’été chez elle étant petite. Selon cette théorie, lorsqu’un souvenir est stocké en mémoire, il n’est pas stocké tel quel en un seul bloc. Il est découpé en fragments, un fragment pour l’agencement de la cuisine, un fragment pour le bol, un fragment pour la glace, un fragment pour la grand mère… Bref vous avez compris l’idée. Normalement, vous n'avez besoin que d'un seul fragment pour rappeler et voir le souvenir entier. Sauf que dans le phénomène du déjà vu, il y a un bug et au lieu de vous souvenir que vous mangiez cette glace chez votre grand mère, votre cerveau a appelé un élément du vieux souvenir sans ramener le reste du souvenir avec lui. Ça vous laisse avec une impression de familiarité mais aucun souvenir.


Donc si je résume, la théorie 1 postule que les différentes informations de la scène se déroulant sous nos yeux ne sont pas traitées au même moment ; la théorie 2 postule qu’il existe une attention consciente VS attention inconsciente et qu’une information passant par ces deux stades d’attention crée une sensation de déjà vu. Et la théorie 3 postule qu’un souvenir est stimulé par notre vision mais que le souvenir n’arrive pas à remonter entièrement dans notre conscience, nous ressentons seulement un sentiment de familiarité.

Ces trois théories ont beaucoup de succès au sein des neuroscientifiques. Les études sont toujours en cours aujourd’hui pour tenter de percer le mystère du phénomène de déjà-vu. Comme je vous le disais précédemment, étudier le déjà vu en laboratoire est très complexe du fait du caractère spontané et imprévisible.


CEPENDANT


Cependant, des études récentes ont mis en avant le rôle d’une région particulière du cerveau qui ferait pencher la tendance vers une seule des trois théories que je viens de vous exposer.


Cette région serait celle regroupant l’hippocampe et le gyrus parahippocampique. Ces deux structures se trouvent dans votre lobe temporal, derrière vos oreilles.

L’hippocampe, qui tient son nom de sa forme qui ressemble à celle d’un hippocampe, joue un rôle central dans la mémoire. Nos souvenirs sont stockés à long terme dans cette partie du cerveau.

Quant au gyrus parahippocampique c’est un bien gros mot je sais, mais vous allez voir c’est pas si compliqué. C’est une structure qui se situe juste en dessous de l’hippocampe. Un de ses rôles est de repérer les objets nouveaux dans votre environnement. Pour ça, ce gyrus est une zone de convergence entre deux types d’infos. Premièrement, il reçoit du cortex visuel, les informations sensorielles que l’on perçoit, les images, les sons, les odeurs du moment présent. Puis lui viennent de l’hippocampe nos souvenirs. Le gyrus hippocampique croise ces deux types d’informations, et nous permet de dire si un objet et une situation sont nouveaux ou si on les a déjà vus.


Des études réalisées chez le singe viennent affirmer ce rôle du gyrus parahippocampique. Lors d’une expérience, on montre à un singe une série de figures dessinées sur un papier : des bananes, des cercles et des triangles. Il fixe la série un certain temps et garde en mémoire le souvenir de ces formes. On lui apprend ensuite à désigner parmi une nouvelle série d’objets à laquelle on a ajouté des éléments nouveaux comme des pommes et des feuilles, quels sont les objets qu’il a vus avant et quels sont ceux qui sont nouveaux. A ce moment-là, on constate que les neurones de ce fameux gyrus parahippocampique s'activent. Cette zone détecte bien ce qui est nouveau dans une scène et ce qui ne l’est pas. Et l'on constate que les singes ayant une lésion au gyrus parahippocampique désignent les objets nouveaux comme déjà vus précédemment.

Cette expérience nous montrerait donc que le phénomène de déjà vu se produit lorsqu’il y a une sorte de court circuit bénin dans le gyrus parahippocampique.


Plusieurs expériences viennent corroborer le rôle de l’hippocampe et du gyrus parahippocampique. Notamment sur une catégorie de population très sujette au déjà vu et chez qui nous pouvons l’étudier de près. Ce sont les épileptiques.

Lors d’études sur des patients épileptiques, les chercheurs ont pu observer que le foyer des crises épileptiques se trouvait dans le lobe temporal. Au tout début de leur crise, ils découvrirent un allumage accidentel de l’hippocampe. Et c’est justement au tout début d’une crise d’épilepsie que les épileptiques témoignent ressentir une sensation de déjà vu. L’hippocampe semble bien avoir un rôle à jouer dans ce phénomène.

Puis en 2012, des chercheurs français sont allés creuser le sujet et ont réussi à induire artificiellement chez des épileptiques la sensation de déjà vu. Pour cela il ont tout simplement recréé la décharge électrique excessive et prolongée d’une crise d’épilepsie dans le fameux gyrus parahippocampique.


Ce qui démontre que ce gyrus parahippocampique ainsi que l’hippocampe pourraient bien être les responsables du déjà vu. Il se passerait une erreur d’analyse de la situation : votre hippocampe qui stocke vos souvenirs s’active par erreur et votre gyrus l'interprète comme ça: "ok la situation qu’on vit actuellement n’est pas nouvelle, elle m’est familière, on l’a déjà vécue". Vous avez alors cette sensation de familiarité. Mais comme cette sensation est basée sur un court circuit, elle est fausse. Il est donc impossible pour vous de vous rappeler quand est-ce que vous avez déjà vécu cette situation.



Mais qu’en est-il des personnes non épileptiques ? Est-ce la même dynamique ?


Les progrès réalisés sur le déjà-vu épileptique nous fournissent des informations sur le déjà-vu normal. Une perturbation des régions temporales est donc très certainement en jeu dans le déjà-vu. Et dans chaque étude, ce sont quasiment tout le temps les régions profondes du lobe temporal touchant de très près la mémoire qui sont en jeu. Serait-ce donc notre troisième théorie qui remporte la palme ? Celle qui stipule qu’un bug de la mémoire serait en cause ?


Pour le moment, les recherches n’ont pas encore été suffisamment développées. Alors je vous propose d’aider la recherche et d’être attentif la prochaine fois que vous avez une impression de déjà-vu. Prenez le temps d'y réfléchir. Y a-t-il un objet familier quelque part ? Une disposition de rue ou d’objets qui vous rappelle un autre endroit ? Un son ou une sensation familière ? N’hésitez pas à m’envoyer vos retours lors de votre prochain déjà-vu, je serai curieuse de connaître les réponses à ces questions.


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