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  • Anaïs Roux

Episode 5 | Celui qui avait le coeur brisé

Dernière mise à jour : août 19





"La séparation nous suffit pour nous faire une idée de l'enfer." On pourrait se dire qu’Emily Dickinson en fait un peu des caisses. Mais toutes les personnes ayant connu une rupture amoureuse dont elles n'étaient pas à l’origine, sont sûrement d’accord avec elle. L'amour romantique est une des plus puissantes sensations qui existent. Lorsqu’il cesse, la souffrance peut être fatale. Combien de gens ont souffert d’un coeur brisé durant les millions d'années de l'évolution humaine ? Et qui n’a jamais eu envie, suite à une rupture, de rester enfermé dans sa chambre, dans le noir, à pleurer le regard fixé dans le vide ?


De la part de vos connaissances, vous avez sûrement déjà entendu « allez lève toi, reste pas comme ça, sors avec nous, te laisse pas abattre ». Comme si vous aviez réellement choisi de rester cloué au lit et de vous sentir déprimé.

Mais êtes-vous réellement maître de vos comportements et réactions après une rupture ? Pourquoi est-ce si difficile de passer à autre chose ?


J’appelle à la barre deux coupables : un, la façon dont votre cerveau est câblé et deux, l’évolution ! Merci Darwin !


Commençons par le câblage de votre cerveau. Des changements dans l’activité de votre cerveau pourraient être à l’origine de votre état suite à une rupture amoureuse et ne vous laisserait donc pas le choix dans votre façon de réagir.


Les expériences dont je vais vous parler à présent ont quasi toutes été réalisées par l’anthropologue Helen Fisher, qu’on peut communément appeler la Docteur de l’amour puisqu’elle a passé la majorité de sa carrière à étudier ce sentiment. Elle est connue pour ses expériences pas très très agréables. Voyez par vous même.


Lors de nombreuses expériences, Fisher a placé dans un IRM de courageux volontaires qui ont dû regarder des photos de leur ex-partenaire qui venait tout juste de rompre avec eux. Pendant ce temps-là, Helen Fisher regardait la réaction de leur cerveau en simultané. Voici ce qu’elle a découvert.


Tout d’abord, elle a constaté une activation toujours très forte des zones cérébrales associées à la passion amoureuse. Ce qui n’est pas de chance, car cela veut dire que malgré la rupture, vous n’arrivez pas à oublier la personne perdue. Presque, vous l’aimez encore plus fort. Vous êtes dans la phase dite de frustration-attraction, phase qui suit généralement la rupture où vous en voulez à votre ex de vous avoir quitté et en même temps vous continuer à l’aimer de tout votre coeur et de tout votre cerveau.


Une autre zone extrêmement activée lors d’une rupture est votre système cérébral de récompense. Oui celui-là même qui est associé à la dépendance aux drogues ! Je ferai un peu plus tard un podcast spécialement dédié à ce système cérébral de récompense qui régit beaucoup de nos comportements. Mais pour le moment, regardons juste comment son activation influence nos comportements post-rupture.


Sachez déjà que ce système est d’autant plus actif lorsqu’on n’obtient pas ce qu’on désire.

Vous n’arrivez pas à lâcher prise et vous êtes en manque de votre ex partenaire.

A l’image d’un drogué qui est en manque de drogue et vendrait père et mère pour avoir de la drogue, vous allez rechercher intensément ce qui vous comblerait. Vous ressentez une motivation intense et la volonté de tout risquer pour gagner cette récompense ultime : que votre ex vous revienne ! Vous faites alors des actions qui peuvent paraître insensées aux yeux des autres comme lui écrire des lettres d’amour, lui envoyer des fleurs au bureau, crier dans la rue en bas de sa fenêtre que vous l’aimez et que vous souhaitez le ou la récupérer.

Le temps que votre système de récompense comprenne que cette fameuse récompense n’arrivera plus jamais, le sevrage sera long et pénible. Ce sevrage pourra s’accompagner de rechutes provoquées par un élément quelconque lié à la personne aimée : une photo, un coin de rue, une chaise, un cheveu sur une brosse.


Une fois que vous avez accepté que l’ex ne reviendra pas, vient inévitablement l’étape de la tristesse, de la dépression, celle où vous pleurez tout le temps et ne voulez pas sortir de votre lit. Là encore, vous me direz que j’en fais un peu des caisses avec le terme de dépression. Et pourtant en 1991, un groupe de sociologue de l’Université de Los Angeles a interrogé plus de 110 personnes ayant été quitté par la personne qu’ils aimaient deux mois auparavant. 40% d’entre elles souffraient de ce qu’on appelle cliniquement une dépression, et parmi elles, 12% présentait une forme grave de la dépression.


Cliniquement parlant les signes qu’une personne est en dépression sont la tristesse, les pleurs, une perte d’intérêt pour tout type d’activité. L’impact sur le sommeil est quasi inévitable avec une insomnie ou au contraire la personne dort beaucoup trop. La perte ou la forte prise de poids est aussi un indice ainsi qu’une baisse d’énergie voire un ralentissement moteur et cognitif. La personne rumine beaucoup sur les évènements passés mais surtout, elle rumine des pensées très culpabilisatrices et / ou dévalorisatrices de soi-même. Ces symptômes vous rappellent une précédente rupture ? C’est normal. La rupture amoureuse s’apparente réellement à une dépression.


Un groupe de neuro scientifiques allemands est allé regarder si cette dépression que disaient ressentir les personnes en deuil amoureux se voyait aussi dans leur fonctionnement cérébral.

Ils ont remarqué que leur cerveau fonctionnait en effet comme lors d’une vraie dépression pathologique.

Ils ont notamment noté une diminution d’activité dans deux aires cérébrales : premièrement l’insula qui se trouve derrière vos tempes et deuxièmement, dans le cortex cingulaire qui se situe juste à l’interface de vos deux hémisphères cérébraux. Ces deux aires cérébrales sont particulières car elles sont les seules à héberger un certain type de neurones qu’on appelle les VEN. V, E, N. Ces neurones ne se retrouvent d’ailleurs que chez l’humain et les grands singes, mais sont en plus grande dose chez les humains. Ces neurones sont connectés avec diverses parties du cerveau. Ils reçoivent tous les stimulis de l’extérieur et sont censés les traiter rapidement, ce qui permet ensuite d’y répondre émotionnellement, corporellement par vos actions et cognitivement. Si ces deux zones sont en baisse d’activité lors d’une rupture amoureuse, cela crée la léthargie, le fait de ne “rien ressentir” face à un évènement positif, le manque de contrôle de ses émotions négatives, ou encore le fait de se laisser déborder par des pleurs incontrôlables.


Il est très commun lorsqu’on vit une dépression suite à une rupture ou même lorsqu’on vit une dépression tout court, que les gens autour de nous ne comprennent pas. Qu’ils nous disent “Mais sors de ton lit, c’est pas si compliqué de mettre un pied devant l’autre”. Alors que si vous aviez mal à la cheville suite à une entorse, personne ne vous pousserait à sortir de votre lit.

Sauf que plusieurs études en neuro-imagerie ont à présent prouvé qu’être rejeté par l’être aimé s’apparente cérébralement à une douleur physique. En effet, un grand nombre de régions cérébrales communes s’activent dans les deux cas. David Hsu de l’Université du Michigan, a même montré que le cerveau, face à une souffrance psychique, relâche des antidouleurs naturels. Les mêmes antidouleurs que le corps relâche généralement face à une douleur physique.


Bon, généralement, quand on est à cette étape de dépression, on se dit souvent que c’est peine perdue, qu’on n’arrivera jamais à retrouver à l’amour, à être heureux de nouveau et qu’on restera dépressif toute sa vie.

Mais pas de panique car comme c’est le cas pour beaucoup de choses, l’Homme finit par apprendre et s’adapter. Lors d’une de ses études, Helen Fisher a noté que la voie méso-limbique, en plein coeur de votre cerveau est très active. Cette voie est particulièrement importante pour la mémoire, l’apprentissage et le renforcement de certains comportements. Cela montre que la rupture amoureuse est un processus d’apprentissage, difficile et long je vous le concède, mais un processus d’apprentissage comme un autre. Dit autrement, le temps permet bien de guérir un coeur brisé.


Le premier responsable de notre comportement lors d’une rupture amoureuse est donc la façon dont fonctionne notre cerveau. Mais je vous disais qu’il y avait un deuxième coupable...


Et ce deuxième coupable c’est l’évolution !


Plusieurs chercheurs ont avancé la théorie selon laquelle les états par lesquels nous passons après une rupture seraient un héritage de l’évolution. Et comme l’évolution fait bien les choses, ces étapes seraient cruciales et importantes pour l’Homme. alors, pourquoi me direz-vous ? Pourquoi est-ce si essentiel pour l’Homme de pleurer sur I will always love you pour pouvoir survivre à travers les siècles ?


Après s’être battus et avoir protesté suite à une rupture, nous finissons par nous rendre et rester au lit, déprimés. On perd goût à la vie. On ne sort plus, on broie du noir. Cette dépression a une utilité : ses symptômes agissent comme un signal alertant l'entourage que la personne a de toute urgence besoin de soutien, sinon elle va mourir entre guillemet. Vous me voyez pas faire mais je mime des guillemets avec mes doigts. Les personnes déprimées finissent par accepter l'aide offerte par un tiers pour remonter la pente plus facilement, augmentant leurs chances de se reproduire plus rapidement. Tout tourne toujours autour de la reproduction de toute façon. Dès lors, la dépression serait un mécanisme adaptatif.


C’est un comportement de survie qu’on voit chez de nombreuses autres espèces, notamment chez les jeunes animaux abandonnés par leur mère. Lorsqu’ils prennent conscience de l’abandon, ils protestent d’abord, sont en colère et sont paniqués. Puis, ils se résignent et perdent goût à la vie, comme nous. C’est leur phase de dépression. Le fonctionnement de leur corps se modifie. Quand l'animal abandonné comprend que tout espoir est vain, ils sécrètent moins de dopamine ce qui entraîne léthargie, découragement et dépression. Les biologistes pensent que cet état agit comme un signal d'alarme pour l'entourage de la victime. Voyant un animal qui ne bouge plus, l’entourage se porte à son secours, ce qui l’aide à trouver une mère de substitution, augmentant ses chances de survie. Comme quoi, sur tout aspect nous possédons un point commun avec nos cousins les singes.


Donc si notre cerveau est câblé pour que nous réagissions de façon dépressive après une rupture amoureuse, ce serait grâce au doux et bel héritage de nos ancêtres et de nos besoins de survie et de reproduction.


Pour terminer ce podcast sur nos petits coeurs brisés, j’aimerais vous partager une expérience qui va peut-être être directement utile pour les personnes en deuil amoureux qui nous écoutent. Cette expérience a été réalisée par Lénie Koban, neuroscientifique à l’Université de Boulder dans le Colorado. Lénie et son équipe de recherche ont réuni deux groupes de 20 personnes ayant vécu une rupture amoureuse au cours des 6 derniers mois. Lors de la première phase, ils leur ont présenté plusieurs fois une série de photos de leur ex, tandis que les réactions de leur cerveau étaient analysées. Après chaque photo, la personne devait évaluer son niveau de bien-être à travers un questionnaire. Autant vous dire que leurs résultats n’étaient pas très gais.

Au milieu de l’expérience, les expérimentateurs ont fait respirer aux participants un spray nasal contenant de l’eau salée, rien de bien méchant et surtout n’ayant aucun effet quelconque. Au groupe A, ils leur ont dit “C'est une simple solution saline qui permet d'améliorer le contraste pour les images du scanner, mais sans effet par ailleurs”. Tandis qu’au groupe B, ils leur ont dit “C'est un analgésique puissant, efficace pour réduire les douleurs émotionnelles et les humeurs négatives.” Puis, les expérimentateurs ont de nouveau montré une série de photos de l’ex et le participant devait réévaluer son niveau d’anxiété et de bien-être.

Je vous le donne en mille, le spray nasal au sel a permis de réduire la douleur du chagrin amoureux pour le groupe B qui pensait que le spray était un analgésique, tandis qu’il n’a eu aucun effet sur le groupe A. L’effet placebo marche même sur les coeurs brisés.


Notre podcast touche à sa fin, j’espère vous avoir donné suffisamment d’arguments pour envoyer balader le prochain ami qui vous dit de passer à autre chose alors que vous avez le coeur brisé. Vous n’aurez qu’à lui rétorquer que 1/ c’est pas vous mais votre cerveau et que 2/ si vous êtes déprimé c’est pour assurer la survie de notre espèce.



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