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  • Anaïs Roux

Episode 9 | Celui qui était addict



Anaïs :

Bonjour à tous ! J’espère que vous allez bien. Je suis ravie de vous retrouver cette semaine pour un épisode qui va changer de d’habitude. Pour la simple et bonne raison que cet épisode a été fait avec vous. Il y a quelques semaines sur l’Instagram de Neurosapiens, je vous annonçais être entrain de préparer un épisode sur l’addiction et vous invitais à me poser toutes les questions qui vous trottaient en tête à ce sujet. Et bien aujourd’hui, ce sont vos questions sur l’addiction auxquelles je vais répondre. Et pour cela, je ne serai pas toute seule ! Je suis actuellement accompagnée de Pauline Tarot, docteur en neurosciences. Bonjour Pauline !

Pauline :

Bonjour, tout d’abord merci beaucoup Anaïs de m’avoir invitée à participer à un épisode de Neurosapiens ! J’en suis très contente ! Donc, moi c’est Pauline, je suis Docteure en Neurosciences (il s’agit simplement des sciences autour du cerveau). J’ai effectué une thèse en recherche fondamentale où j’étudiais principalement les réseaux dopaminergiques. J’ai travaillé au sein d’une équipe qui s'intéresse à tout ce qui entoure la Dopamine, ce fameux neurotransmetteur du plaisir, impliqué dans notamment les addictions et le circuit de la récompense dont c’est le sujet dans cet épisode.


Anaïs :

Je suis trop contente que tu m’aies rejoint pour cet épisode. Avec Pauline, ça fait plusieurs années qu’on se connaît, on a longtemps fréquenté le même groupe d’amis sans vraiment savoir ce que faisait l’autre. Et à la sortie de Neurosapiens en septembre, Pauline est venue me parler et ça a été une évidence de créer cet épisode ensemble sur l’addiction, qui prendra d’ailleurs la forme d’un Q&A. Prête ? Allez c’est parti, on répond à vos questions !


Anaïs :

Alors, commençons par une question qui va nous permettre de comprendre les bases : “Comment née l’addiction ?”


Pauline :

La base de l’addiction, c’est le plaisir.

Et la sensation de plaisir est là pour nous encourager à réaliser une activité fondamentale à notre survie, comme boire, manger ou se reproduire,… Tout ça vise à atteindre un équilibre biologique qu’on appelle homéostasie et qui permet à notre organisme de fonctionner correctement.

Mais comment ça se passe, le plaisir dans notre cerveau ? Un des acteurs principaux est le circuit de la récompense. Celui-ci se situe au niveau du système limbique, en plein coeur du cerveau. C’est là où on a l’info “j’ai faim, donc je mange”. Au centre de ce circuit on retrouve le noyau Accumbens qui est une structure clé dans le plaisir et l'addiction. Là où la dopamine va agir. Il faut savoir que la dopamine est un messager chimique puissant grâce auquel les neurones communiquent entre eux. La libération de Dopamine dans le circuit de la récompense va se produire à plusieurs étapes. Déjà elle va se faire lorsqu’on va prédire une récompense. Je vois du chocolat sur la table, j’imagine le plaisir que ça peut me procurer, la libération de dopamine a donc déjà commencé. (D’ailleurs, rien qu’en m’entendant dire Chocolat, votre cerveau est peut-être en train de libérer de la dopamine). Ensuite, on va manger le chocolat, un deuxième pic de libération de dopamine va se faire à ce moment-là. Enfin, elle va aussi servir à ce que l’on appelle le renforcement positif, c'est-à-dire ce qui va nous encourager à recommencer. C’était bon, je vais reprendre un carré. Puis pourquoi pas 2 ? etc. Je fais une parenthèse ici car pour placer la notion d’addiction, il est important de comprendre que lorsque l’on goûte quelque chose de bon pour la première fois, le pic de dopamine est bien plus fort que les fois d’après. C’est pourquoi on va vouloir manger le fameux DERNIER carré, vous savez le « allez encore un et j’arrête ». Pour justement essayer de retrouver la même stimulation de plaisir qu’au premier carré.

Donc finalement, la sensation de plaisir se retrouve dans l’aboutissement de ces différentes étapes.


Anaïs :

Et à quel moment peut-on dire que ce n’est plus seulement un plaisir normal, mais une réelle addiction ?


Pauline :

L’addiction va naître au moment où le système s’emballe et va venir créer un déséquilibre. Il faut savoir que d’autres circuits neuronaux que celui de la récompense vont être sollicités. En effet, les circuits impliqués dans la mémoire, la motivation, l’apprentissage ou la prise de décision sont aussi en action. La dopamine étant quasi au centre de tous dans le cas du plaisir. Lors d’une addiction, le dysfonctionnement va donc se faire au sein de ces différents circuits et de leur communication.


Anaïs :

Il n’y a plus cette homéostasie dont tu nous parlais tout à l’heure !


Pauline :

Oui, les drogues vont en fait détourner le système de son fonctionnement normal. Et c’est la répétition d’un comportement addictif qui va générer ce déséquilibre. Ceci va mener à une perte de contrôle, de motivation et va nous pousser à rechercher une sensation de plaisir immédiate. Pour illustrer ça, je vais vous parler de la découverte du circuit de la récompense, qui a été faite dans les années 50 par James Ods et Peter Milner. L’expérience est relativement simple. Un rat était placé dans une cage dans laquelle un levier était mis à disposition. En appuyant sur ce levier, le rat était capable d’activer directement son Noyau Accumbens (grâce à des électrodes préalablement installées au sein de son cerveau) et ainsi engendrer une libération directe de dopamine et donc une sensation de plaisir. Cette expérience a montré un appui compulsif des rats qui finissaient par oublier de se nourrir, un de leurs besoins vitaux. Il a donc fini par adopter un comportement nocif pour atteindre son « shoot de dopamine ».


Anaïs :

Donc un comportement serait nommé addiction lorsqu’il n’y a plus aucun contrôle dessus et que la recherche de ce plaisir précis se fait au détriment de besoins vitaux ou essentiels comme dormir, s’alimenter, aller au travail. Et c’est cela qui nous permettrait de reconnaître qu’on est dans une situation d’addiction. Ok. Donc, en gros tout ce qui procure du plaisir, peut entraîner une addiction : le sexe, le running et le sport en général, les réseaux sociaux etc. Du coup, je fais le lien avec une des questions qu’on a reçue, peut-on être addict à l’amour ? Et à quel moment la passion devient-elle cérébralement et physiologiquement une addiction ?



Pauline :

Vous l’avez compris, la dopamine est au cœur des addictions. C’est elle qui va nous procurer le plaisir tant recherché et qui va nous donner ce sentiment de satisfaction une fois reçu. Et bien, partant de ce principe, il faut savoir que, comme tu viens de le mentionner, tout ce qui est plaisant, nous procure notre shoot de dopamine et donc peut devenir la base d’une addiction. Donc oui on peut être addict à l’amour.

Mais attention, il n’existe pas de définition scientifique reconnue ni de diagnostic pour une addiction à l’amour. Par contre, certaines études scientifiques ont pu montrer des similitudes entre l’effet d’un amour passionnel sur le cerveau et la consommation de drogue.

Qui d’entre vous, en début de relation amoureuse, n'a jamais ressenti une forte euphorie ? Une envie irrépressible d’être avec l’autre ? Un peu comme… l’effet d’une drogue ?

D’autre part, il a aussi été montré que ce que l’on ressent pendant une rupture amoureuse peut, dans certains cas, s’apparenter aux sensations de manque pendant le sevrage à une drogue. Si je vous dis : manque de sommeil, mauvaise humeur, manque de plaisir, absence de la sensation de faim,... Je pense que la plupart d’entre vous peuvent s’y retrouver sans pour autant avoir déjà pris de la drogue, non ?

Donc certains circuits neuronaux activés pendant un amour passionnel par exemple sont les mêmes que ceux activés lors d’une addiction à une drogue. En effet, dans une autre étude, des chercheurs ont mis en avant l’implication du système de la récompense via IRM sur des patients se sentant profondément amoureux. Il a été montré que les zones de ce circuit « riche en dopamine » étaient les plus activées. Ces mêmes régions activées lors … d’une addiction à la drogue.

Enfin, j’aimerais vous parler d’une autre molécule que la dopamine : l'Ocytocine. Appelée hormone de l’attachement, de l’amour. L’ocytocine joue un rôle important dans l’attachement social, elle est aussi libérée lors d’un orgasme par exemple. Il a été montré que l’ocytocine pouvait influencer les processus neurobiologiques de l’addiction et était intimement liée à la libération de dopamine ! Coïncidence ? Je n’crois pas !


Anaïs :

Dans tous les cas, si addiction à l’amour il existe, elle n’est pas tant néfaste pour l’Homme. En revanche, les addictions à la drogue, à l’alcool ou encore à la cigarette sont extrêmement néfastes pour la santé, et les personnes addictent à ces substances mettent leur vie danger. Et elles le savent parfaitement. Alors pourquoi la majorité du temps, n’arrive t’on pas à s’arrêter de fumer ou à consommer de la drogue bien qu’on sache que c’est mauvais pour nous ?


Pauline :

C’est tout le principe de l’addiction. Le message que notre cerveau nous envoie c’est « Continue, c’est bon ». Notre conscience, elle, sait qu’on peut se détruire à petit feu, mais notre cerveau est toujours à la recherche d’un équilibre biologique. Quand l’addiction est présente, et que le circuit a donc été modifié comme je l’expliquais juste avant, elle fait en quelque sorte partie du nouvel équilibre, et donc, on essaye d’y répondre en continuant à consommer la substance addictive. C’est un combat entre notre cerveau et notre conscience si on veut, on va avoir plus de mal à faire les bons choix. C’est entre autres, ce qui rend le fait d’arrêter si compliqué. En plus de ça, il faut savoir que la période de sevrage (notamment pour les drogues dures) est très compliquée et peut avoir des effets presque plus néfastes que la consommation elle-même. En effet, il faut « reconditionner » son cerveau pour qu’il retrouve un équilibre sain qu’il avait perdu avec l’addiction en question.


Anaïs :

Oui et en plus d’un déséquilibre, il y a une étude de Vincent Pascoli de l’Université de Genève, qui montre que les souris continuent à consommer de la drogue malgré un choc électrique à chaque consommation. Et chez ces souris spécifiquement, ils ont observé une hyperactivité du circuit entre le striatum qui est le siège de la motivation dans le cerveau, et le cortex orbitofrontal, impliqué dans la prise de décision et notamment la prévision des conséquences d’une décision. Donc les souris qui continuent de se droguer malgré le choc électrique, anticiperaient la drogue comme une récompense exagérée ou bien sous-estimeraient les retombées négatives du choc électrique. Donc l’addiction va venir altérer la balance coût / bénéfice du comportement qui donne du plaisir, en faveur ici du comportement addictif.


Pauline :

Oui, c’est exactement ça :)


Anaïs :

Autre question qu’on a reçu : Sommes-nous tous égaux face au risque de tomber dans une addiction ? Est-ce qu’on pourrait définir un profil typique des personnes pour qui il est plus facile de tomber dans l’addiction ?


Pauline :

Comme c’est le cas pour beaucoup de pathologies, non nous ne sommes pas tous égaux face à l’addiction. En effet, la vulnérabilité à développer une addiction varie d’un individu à l’autre. Nous ne réagissons pas tous pareil à la consommation de telle ou telle substances psychoactives, ou bien à certains comportements (face aux réseaux sociaux par exemple). On retrouve différents facteurs responsables de ça que l’on peut regrouper en 2 catégories :

D’une part les facteurs intrinsèques : c’est ce qui va être définie par notre génétique (mais attention, il n’existe pas de “gène de l’addiction”). Cela peut aussi être définie par notre âge, notre sexe, ou bien notre profil comportemental, comme par exemple la difficulté à contrôler son impulsivité ou la difficulté à résister au stress.

D’autre part, il y a les facteurs extrinsèques. Ceux-ci correspondent plutôt à l’environnement dans lequel on évolue; familial, social, professionnel, économique…


Anaïs :

Et est-ce plus facile pour une personne déjà addict à quelque chose, de compiler les addictions si je puis dire, de devenir poly addict ?



Pauline :

Ce que je peux dire ici, c’est que comme nous vous l’avons expliqué, être addict c’est en fait avoir un dysfonctionnement de circuits neuronaux spécifiques (notamment celui de la récompense, de la prise de décision, de l’apprentissage etc). Si l’on est addict à quelque chose, notre “nouveau circuit” est déjà en place. Par conséquent, cela laisse penser que ça nous rendrait plus vulnérable face à une autre addiction, car le dysfonctionnement s’est déjà créé.



Anaïs :

J’aimerais qu’on termine par une question qui a beaucoup été posée : qu’ont mis en place les réseaux sociaux pour nous rendre accro ? Il est en effet important de savoir identifier dans votre quotidien les éléments qui favorisent une addiction. Et ça, les réseaux sociaux ont parfaitement réussi à cerner les éléments qui vont venir titiller ce circuit du plaisir et créer une addiction. Je vais vous donner quelques exemples.

Sur Instagram, tout est fait pour répondre à un de nos besoins fondamentaux : la validation sociale. Instagram apparait comme l’outil numéro 1 de validation sociale puisqu’il vient combler dans un très court laps de temps ce besoin. Et ce grâce aux likes, commentaires, et autres réactions apparentées dans le cerveau à des récompenses. Donc un like et et BIM, le système de récompense est enclenché et l’addiction devient facile. Et si on prend Candy Crush, ce jeu va venir en permanence te complimenter à coup de bonbons, de points, de couleurs, de feu d’artifice, te dire que tu joues trop bien quoi. Et ces compliments sont des récompenses qui vont venir enclencher le plaisir et la… dopamine !


Pauline :

Oui, et tu viens d’illustrer un bon exemple pour expliquer que ce déclenchement de plaisir et de dopamine ne va pas forcément toujours passer par les mêmes réseaux neuronaux. Celui qui est addict à Candy Crush, ne va pas avoir le même circuit activé pour nous rendre accro que celui qui va être addict au Nutella. Pourquoi ?

L’addiction au chocolat va se rapprocher d’un besoin primitif qui est de manger, le circuit de la récompense est ici acteur principal. A l’inverse, pour Candy Crush, c’est surtout le circuit impliqué dans l’apprentissage et la mémoire qui va être sollicité. En effet il s’agit plus d’être addict à une habitude développée plutôt qu’une substance consommée.

Attention, ici la réponse particulièrement simplifiée. Les réseaux de notre cerveau sont très complexes et s'entremêlent beaucoup. Il s’agit en réalité de la conséquence de différentes interactions entre ces différents circuits.


L’épisode sur l’addiction touche à sa fin. Merci beaucoup Pauline de ta participation, c’était vraiment chouette de t’avoir avec moi. On n’a pas pu répondre à toutes vos questions malheureusement, on a essayé de retenir celles qui étaient revenues le plus souvent. On espère que cet épisode vous a plu et pour ma part je vous remercie de vos fidèles écoutes et vous dis à dans deux semaines !


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